Sommaire
1. Introduction
Bonjour, très chère maman. Il me semble que cela fait longtemps que je ne t’ai pas écrit. Quatre ans au moins, je crois. Pourquoi? Peut-être une sorte de lassitude après les choses bien sérieuses dont je t’ai entretenue dans le troisième fascicule. Il faut dire aussi qu’entre temps j’ai écrit bien d’autres choses que très certainement tu as lues et appréciées, même si elles ne t’étaient pas adressées directement. Mais voilà qu’on remet ça. Et de façon plus reposante. Cette fois-ci, je vais te causer musique. Et pas n’importe laquelle ! La grande musique classique. Celle de Couperin, Mozart, Wagner et autres Jean-Sébastien Bach !
Depuis ma plus tendre enfance que je la fréquente, que je m’en repais, qu’elle fait partie de ma nourriture quotidienne, il était temps que j’en parle. Rassure-toi, je n’ai pas l’intention de te raconter la vie de qui que ce soit (peut-être un peu tout de même). Je vais plutôt essayer de rejoindre l’essentiel (comme toujours). Et de t’exposer ce qui constitue à mon avis l’idée directrice, le noyau organisationnel de la majeure partie de cette merveilleuse histoire de la musique classique.
As-tu déjà entendu parler de la structure ternaire en musique ? Sûrement pas. J’ai cru longtemps que c’était moi qui en avais identifié le concept et inventé le terme. Mon fils, qui est pianiste et qui a fait des études en musicologie, s’est chargé de m’enlever mes illusions. Il s’agit-là en fait d’une notion fondamentale dans l’évolution de la musique classique, du moins telle qu’elle s’est déroulée dans le monde occidental.
Je vais essayer de t’expliquer en quoi ça consiste. Tu connais bien la chanson enfantine : Ah ! Vous dirais-je, maman. Tout le monde connaît ça. Mais, essayons de voir de plus près en quoi consiste sa structure interne, sur le plan musical. On y découvre une première phrase. Puis une seconde , divisée en deux parties : l’air initial est d’abord un peu tourné à l’envers , comme une sorte de petit développement, à effet de contraste, puis est repris comme il était à la première phrase . C’est ça, ce que j’appelle la structure ternaire, dans son essence même. Ses origines sont lointaines. La grande majorité des danses du Moyen Âge sont construites sur ce modèle, en plus élaboré, bien sûr. Elle existait peut-être même avant, mais je ne suis pas assez ferré en histoire de la musique pour l’affirmer. Et, après tout, que sait-on vraiment de la musique grecque ou égyptienne au néolithique ?
Toujours est-il que très vite les compositeurs ont découvert tous les sentiers que cet univers triadique pouvait leur ouvrir et ils s’y sont engouffrés. A un moment où la musique se dotait petit à petit d’une rhétorique destinée à créer des impressions diverses chez ses auditeurs, les ensembles contrastants tels : affirmation -questionnement - réaffirmation, calme – tempête - apaisement, bonheur – tristesse - bonheur retrouvé (j’arrête là, il y a des nuées de combinaisons), ne pouvaient que séduire les créateurs et leurs auditeurs.
Les choses ont vite évolué. Déjà au Moyen Âge, on a pris l’habitude de faire alterner les pièces musicales elles-mêmes, en donnant à celle du milieu une coloration différente de celle des deux autres qui l’encadrent. Par exemple , un menuet , construit de deux phrases (chacune est répétée , mais cela est un détail) , est suivi d’un autre menuet (souvent appelé trio , pour des raisons techniques) , qui lui-même précède le retour du premier menuet (cette fois , les phrases ne sont pas répétées , mais cela est un autre détail ).
Petite précision : mon fils (encore lui) prétend qu’il s’agit-là d’une structure binaire et non ternaire. A-t-on mis au monde des enfants pour qu’ils s’amusent à nous contredire? Mais je suis mal placé pour me plaindre, j’ai fait la même chose à mon père quand j’étais jeune. Quoiqu’il en soit, je pense qu’on peut parler d’une combinaison des deux structures, et affirmer que la ternaire va finir par triompher.
C’est effectivement à l’époque classique qu’elle va s’imposer et occuper toute la place. Et là, on s’en est donné à cœur joie. D’abord dans la structure intime des pièces musicales. Certaines formes ont gardé presque sans modification l’héritage médiéval. La forme lied, par exemple, la plus simple, dite ABA : un thème A, joué deux fois, de part et d’autre d’un thème central B, d’allure contrastante. Le menuet non plus n’a pas changé (menuet - trio - menuet), même si Beethoven va le modifier quelque peu en lui substituant le scherzo. Mais c’est avec la forme sonate que l’explosion se produit. Avec son exposition bithématique, son développement central de plus en plus élaboré, voire démesuré, sa réexposition finale, elle va progressivement atteindre une ampleur considérable, au point de friser le délire, dans les derniers moments de l’époque romantique.
Malgré toutes ces modifications et ces amplifications, la fidélité au modèle ternaire s’est maintenue, de façon quasi-générale. Il y a des exceptions, bien sûr. Le mouvement lent de la troisième sonate pour violoncelle et piano de Beethoven ne se compose que d’une seule phrase de dix-huit mesures, qui s’écoule comme l’eau de la source, sans structure aucune et qui, pourtant, atteint la quintessence même du sublime, comme si la musique cessait de recourir à des sophistications inutiles pour se contenter, tout simplement, d’être. Mais il faut du génie pour faire ces choses-là. N’est-ce pas d’ailleurs Beethoven qui écrivait cette phrase (en français, avec le dernier mot en allemand) : « Aucune règle n’est supérieure à Schöner (plus beau) ». Traduction personnelle : Si la musique est plus belle ainsi, c’est comme ça qu’il faut l’écrire, même si c’est contraire aux règles.
La structure ternaire a également pris en main l’organisation des différentes parties, appelées mouvements, telles qu’on les trouve agencées à l’intérieur des principaux genres musicaux. Pour éviter les complications, je vais prendre l’exemple du concerto et de la symphonie. Dans le cas du concerto, c’est plus évident car il ne comporte que trois mouvements, ce qui permet une utilisation quasi automatique de l’alternance triadique. Mais on la retrouve aussi même dans la symphonie qui comporte en général quatre mouvements. En effet , le menuet (ou le scherzo) qui s’intercale , le plus souvent, entre le deuxième mouvement lent et le quatrième plus animé , ou parfois entre le premier et le troisième , ne joue qu’un rôle de transition ou même de tampon entre l’Intensité dramatique ou l’explosion lyrique de ses deux voisins . C’est donc entre les trois autres mouvements qu’il faut chercher les oppositions ou les rapprochements caractéristiques de la série triadique.
Des exemples ? D’abord une pièce en trois mouvements, la très connue Sonate au Clair de Lune que Beethoven a écrite, semble-t-il, à la suite d’une de ses nombreuses déconvenues sentimentales, celle-là avec Giuletta Guicciardi. Frantz Liszt l’a ainsi caractérisée : une fleur entre deux abîmes ! On y retrouve en effet un premier mouvement très lent, d’une tristesse alanguie, qui frôle parfois les limites d’une profonde dépression, un deuxième, sorte de délicieux petit rêve qui évoque tout le bonheur simple qui aurait pu exister, et un troisième, brutal retour à la réalité, qui exprime le désespoir jusqu’à l’exaspération. Du ternaire à son meilleur, et surtout, de la grande et très belle musique !
Et maintenant, la Cinquième Symphonie, toujours de Beethoven. On dit souvent La Cinquième, tout simplement, comme s’il n’en existait qu’une seule dans toute l’histoire de la musique. Moi, je l’ai découverte, j’avais peut-être 13 ou 14 ans et j’ai été envahi par toute l’intensité du drame qui s’y vivait. J’ai pu l’écouter assez souvent, malgré la pénurie de disques et d’émissions radiophoniques dédiées à la musique classique à cette époque (on est à la fin des années 40). Mais mon ami Jerry a découvert au fond des valises de sa mère un album (en 78 tours, bien sûr !) de la Cinquième jouée par je ne sais plus quel orchestre sous la direction du grand Arturo Toscanini lui-même, que la chère maman avait rapporté d’un voyage en Italie. Et, comme elle s’était également munie d’un magnétophone (les premiers modèles, en fil métallique), Jerry avait enregistré toute la Cinquième Symphonie, ce qui nous permettait de l’écouter sans les nombreuses interruptions qu’imposaient les disques en 78 tours . Et souvent, le samedi matin, j’appelais Jerry au téléphone et je lui demandais de me la jouer. Je l’écoutais, avec avidité, avec volupté, avec respect. Je peux d’ailleurs affirmer que je suis le seul individu qui, au début des années 50, écoutait la Cinquième Symphonie de Beethoven, au téléphone, le samedi matin («allô! Mr. Guinness, s’il vous plaît!»).
En exergue de la partition, Beethoven aurait écrit : « Ainsi le Destin frappe à la porte ». En effet, au moment où il écrivait cette symphonie, Beethoven était déjà complètement sourd, frappé ainsi par un implacable destin dans l’outil sensoriel le plus important pour un musicien compositeur. Cette musique grandiose est l’histoire, si l’on peut dire, de la bataille titanesque qu’il a dû livrer contre ce cruel destin. C’est d’abord, dans le premier mouvement, rapide, l’attaque dévastatrice du destin et de la lutte inégale qui s’ensuit. Le deuxième est une sombre mélopée, plusieurs fois répétée, où l’on retrouve l’expression de sentiments divers, lancinants mais impuissants : la détresse, le doute, la révolte. Le troisième mouvement, le scherzo, joue à merveille le rôle transitionnel que j’évoquais tantôt et conduit sans interruption à la dernière partie. C’est une phase d’extrême tension, durant laquelle on va puiser au fond et autour de soi toutes les ressources dont on dispose pour se tirer de l’abîme et parvenir à la victoire finale, que chante de façon éclatante le dernier mouvement.
On n’est plus là dans la simple alternance de thèmes opposés visant à tenir l’auditeur en haleine. Ici on rentre de plain-pied dans une perspective philosophique et l’on retrouve une merveilleuse illustration de ce mouvement dialectique dont le philosophe allemand G. W. F. Hegel décrivait les principes de base : Une situation de départ ou thèse, suivie d’une réaction dite antithèse, et enfin la synthèse, résultat de la confrontation entre les deux premiers. Mécanisme du devenir, qui explique bien des phénomènes importants de l’évolution du monde physique et des êtres vivants. Ici donc, la musique atteint les sommets et rejoint la trame même de la dynamique de la Nature.
Mais aussi, et surtout, cette musique est un hymne puissant à cette merveille que l’homme a découverte dès les premiers temps de son existence et qu’il a su exploiter au maximum durant son histoire : la GRANDEUR. Le dépassement, la réalisation de soi, envers et contre tout. Le destin nous attaque, nous défait malgré une lutte désespérée. On pleure, on doute, on se révolte. Enfin l’on fouille autour et au fond de soi et l’on déterre des outils, des armes, des ressources inconnues et l’on vainc ! C’est la grandeur de bien de personnages illustres. Celle de Beethoven qui tirera de son infortune elle-même la source de son œuvre future. Celle de Démosthène qui , affligé très jeune de troubles de l’articulation , s’est exercé à réciter des poèmes, des cailloux plein la bouche, sur une plage, devant des vagues rugissantes et est plus tard devenu l’un des plus grands orateurs de toute l’antiquité. Mais c’est aussi celle d’humbles personnes tout à fait anonymes, qui accomplissent en silence de minuscules exploits (je les appelle des petites grandeurs de tous les jours), totalement ignorés mais dignes de respect et d’admiration. C’est enfin la grandeur des peuples, qui, broyés par d’intolérables cataclysmes, qu’ils soient naturels ou causés par l’effarante bêtise des hommes, reconstruisent leur existence, avec une inaltérable patience et un courage insurmontable.
Je me suis toujours dit qu’un jour j’écrirais un immense poème sur l’idée, et l’air, de la Cinquième de Beethoven. C’est le genre de rêve qui s’infiltre en nous à l’aube de nos vingt ans, qui se tapit quelque part, en veilleuse, dans notre esprit, qui s’y tient coi toute notre vie, et qu’on essaie péniblement de réaliser, à 70 ans, alors que justement les cellules cérébrales et les fonctions intellectuelles entament leur lente et inexorable descente vers l’ultime déclin. Alors, on ramasse ce qui nous en reste et l’on fait ce que l’on peut, en espérant que le résultat ne sera pas trop ridicule. Immense défi, d’ailleurs, car suivre Monsieur Beethoven dans les élans de sa pensée et la puissance de ses développements mélodiques tient tout simplement du prodige. Tout ce que j’espère, c’est qu’un jour j’arriverai au bout de ce projet et que mes amis et lecteurs pourront s’installer, texte en main, disque en marche et jouir de cette belle musique en lisant les pauvres mots qui tentent de l’accompagner.
Poème sur l’air, et l’idée, de la 5ème.Symphonie de Beethoven
|| : C’est le Destin ! C’est le Destin !
C’est le Destin qui frappe fort à notre porte,
C’est le Destin qui rentre ainsi dans notre vie,
Sans nous le dire,
Sans crier gare,
Le Destin est bien là !
C’est le Destin !
En un instant tout est détruit, notre maison n’est plus que ruines,
Nos belles amours sont effeuillées, notre raison s’en est allée,
C’est le destin qui nous accable,
Qui fait tarir nos grands talents,
Qui nous ravit notre jeunesse
Qui prend nos yeux, nous ferme l’ouie,
Qui prive un peuple de liberté,
Le noie de boue, de trombes d’eau,
Le jette en soif, en plein désert,
Emmène ses hommes en esclavage,
Tue ses enfants, viole ses femmes,
Confère au crime
Et au malheur
Les pleins pouvoirs!
Ah!
Il se proclame vainqueur !
Pleurants, vidés, cœurs en morceaux,
La vie brisée, toute éclatée,
On n’entend plus, on ne voit plus,
On veut se dire que tout cela
N’était au fond qu’un mauvais rêve
Qu’il est parti, le monstre horrible,
Et que nos morts ne sont pas morts,
Que le bonheur est revenu
C’est le Destin qui nous revient
Il nous rappelle que tout est vrai,
Que le passé n’est plus que deuil,
Il nous accable, impitoyable,
Comme la nuit en plein midi,
Comme l’enfer en plein hiver,
Sur son passage il nous ravage
Comme la mer sur nos maisons,
Et la faucheuse dans le champ d’blé,
Nous n’avons plus le temps d’pleurer,
Il nous martèle ses interdits,
Il ne veut pas qu’on soit heureux !
Tout est fini! : || (reprise)
Cruel Destin !
Pauvres de nous!
Péniblement, avec courage, on se relève
Déterminés, reprenant force, on lui fait face
Pour échapper
A ce géant
On veut se battre
A poings fermés
Faisant une arme
Du moindre outil
De toutes nos forces
On se défend
Tête baissée
Même contre un mur de fer
A bout de souffle
Nous ne voulons
Ni reculer
Ni lui céder
Il n’est plus temps
De réfléchir
Ni de pleurer
Ni d’espérer
Quelque pitié
Nous nous battons, crocs en avant, dents acérées
Comme deux loups qui se disputent le rôle de chef
A ces attaques
Il nous faut
Résister
Mais ce cynique destin
Jamais ne laisse
Aucun répit
Il est toujours présent
Jamais on ne peut
Se reposer
On se mesure
On s’étudie
On se prépare
À s’affronter
En corps à corps
Comme une danse
Où chaque pas
Est un combat
Où le plus fort vaincra!
Se taire, souffrir
Le jour, la nuit
Car ce Destin
Est implacable
Quoique l’on fasse
Ou que l’on dise
On ne peut pas
Lui échapper
C’est le Destin! C’est le destin!
Yeux clos, on se rappelle ce que furent la vie
Nos espoirs et les plaisirs de nos jours
Mais maintenant tout est détruit, notre maison n’est plus que ruines
Nos belles amours sont effeuillées, notre raison s’en est allée
C’est le Destin qui nous accable
Qui fit tarir nos grands talents
Nous a ravi notre jeunesse
A pris nos yeux, fermé notre ouïe
Privé un peuple de liberté
Noyé de boue, de trombes d’eau
Jeté en soif, en plein désert
Mené ses hommes en esclavage
Tué, violé enfants et femmes
Donné au crime
Et au malheur
Les pleins pouvoirs
Ah!
Serait-il donc vainqueur!
Pleurants, vidés, cœurs en morceaux
La vie brisée, toute éclatée
On n’entend plus, on ne voit plus
On ne peut plus se souvenir
De ce qui fut notre existence
On ne peut plus même rêver
Que le bonheur va revenir
C’est le Destin qui nous revient
Il nous rappelle que tout est dit
Que la vie n’est plus que deuil
Il nous accable, impitoyable
Comme la nuit en plein midi
Comme l’enfer en plein hiver
Sur son passage, il nous ravage
Comme la mer sur nos rivages
Il ne veut pas qu’on soit heureux
Que reste-t-il de nos amours?
Où sommes-nous? Où allons-nous?
Nul ne le sait
Nul ne le dit
Un courant fou
Irrésistible
Vers les bas-fonds
Nous entraîne tous
On ne peut rien
Contre le destin! Contre ce Destin!
Tout est fini
Réalité inéluctable
Dans notre vie, bien installé, le monstre infâme nous fait la loi
C’est cette vie
Qui désormais sera la nôtre avec son lot de privations et de souffrances
Il est bien là
Notre Destin
Nous entendons ses grondements
Où que l’on aille
Nous subissons ses avanies
On se débat, on tend les bras
Pour essayer de surnager
Notre courage s’est émoussé
Comme une épée toute ébréchée
Car le désastre est bien trop fort
Et nos efforts s’en vont sans but
Comme l’animal décapité
Tournoie en vain
Jamais
Ce compagnon indésirable
Ne s’en ira
Il est en nous, nous sommes à lui
Et tous nos pas entremêlés
Dansent ensemble
Dans la plus folle des bacchanales
Faisons le deuil de ce qu’on fut
Beauté, richesses, belles amitiés
Tout n’est plus que futilités
Ce que nous sommes
Et ce qu’il est
Sont devenus inséparables
C’est dit ! C’est fait !
Nécessité ! Fatalité !
Rien n’y changera
C’est comme un pieu qui s’est plantée dans notre chair
Profondément
Supplications, imprécations, regrets amers :
C’est le Destin qui gagne enfin!
Comme l’agneau devant le loup
Il nous faut bien nous incliner
De notre vie
Il est le Maître
Dès maintenant et pour toujours, nous serons tous
Sa Proie!
Fatigués de lutter en vain,
L’âme brisée,
Les yeux éteints,
Le cœur vidé,
Sans nulle force,
Sans nul espoir,
Nous nous taisons
Et contemplons
Toute l’horreur qui nous entoure
Et qui nous laisse anéantis
Nous regardons sans larmes
Tous les morceaux
De ce qui fut notre vie
Dont maintenant
Ne restent plus
Que débris !
Le bonheur est parti,
Le présent, craquelé,
L’avenir, un néant
Notre vie n’est plus qu’un gouffre sans fond !
Mais pourquoi ces malheurs ?
Et pourquoi rien qu’à nous ?
Et nos dieux ? Où sont-ils ?
Sommes-nous si méchants
Que le ciel lui-même se détourne
Et nous laisse tout seuls ?
Dépourvus de tout moyen
De nous sortir de ce cachot
Où nous enferme ce lourd destin
Nous regardons la terre
Endroit bientôt d’oubli et de repos
Où sont ensevelis
Ceux qui jadis en paix y ont passé leur vie
Ne pourrions-nous pas
Maintenant les y rejoindre
Nous y enfouir
Et pour toujours?
Que vienne donc la mort
Et que sa main
Nous libère à tout jamais
Pourquoi survivre?
À quoi sert-il d’exister?
Le bonheur est perdu
Disparu, l’avenir
Nous restons impuissants
Enténébrés dans ce gouffre sans fond
Pourquoi donc, pourquoi donc
Sommes-nous si punis
Nos dieux se sont enfuis
Avons-nous tant péché
Qu’indifférents à notre sort
Ils nous aient tant abandonnés?
Que de malheurs inattendus
Que de souffrances imméritées
Un ciel serein, et tout à coup
Survient l’orage dévastateur
Et la tornade ratiboisante
Une existence
Jusqu’à présent belle et paisible
Est dévastée
Et tout un peuple est menacé
De disparaître
Affreux destin qui nous sépare
Qui nous isole
Et nous enlève tous nos espoirs
La vie est-elle devenue folle?
Grand musicien sourd à jamais
Un bon pianiste qui perd sa main
Un grand athlète, paralysé
Enfant vaincu par le cancer
Mère tuée devant sa fille
Par son conjoint
Maison détruite par l’incendie
Adolescent blessé, tué
Par l’inconscience d’un conducteur
Ivre d’alcool et de vitesse
Vieillard lésé par un filou
Monde en péril!
Trombes de boue, un tsunami
Tout un village enseveli
Populations terrorisées
Et décimées
Un virus fou, épidémies
Enfants soldats, jeunes assassins
Sans instruction
Filles soldates, esclaves de sexe
Sans instruction
Femmes violées
Peuple affamé dans le désert
Et à ses trousses des assassins
EST-CE BIEN LA VIE SUR TERRE
OU L’ENFER À CIEL OUVERT?
Silence
Le calme
La paix
L’oubli
En ce temps de recueillement
Naît un rêve qui nous montre au loin
Deux oiseaux encore affamés
Tournoyant sans fin
Scrutant les débris
Espérant trouver, dans ce champ de dévastation
Un seul signe d’espoir
Un petit clignement d’œil, un bourgeon naissant
Simple promesse
De renaissance
À petits pas
Sans nous presser
Nous les suivons
Nous accrochant
A cette lueur
Encore lointaine
Qui menace sans cesse de disparaître
Ô bonheur si cher
Reviendras-tu jamais
Nous sommes prêts
A t’attendre, bien longtemps
Donne-nous rien qu’un signe
Nous aussi, dans la nuit toute opaque
Tournoyons en toupie
Dans un délire vertigineux
Sans même savoir où nous allons
Sans réfléchir aux lendemains
Sans plus sentir le cœur qui geint
Dans la grisaille qui nous entoure
Et le ronron qui nous endort
Plus rien n’existe
Qu’un tourbillon étourdissant…
Mais le rêve s’est évanoui
Ce n’était donc qu’une illusion
Et le soleil s’en est allé
Sans qu’il ait pu nous réchauffer
Nos mains transies, nos cœurs gelés
Là! Même nos chers oiseaux
Ne tournoient plus
Dans ce ciel mort, vidé d’étoiles, gris de nuages
Tout semble éteint, tout rétrécit sans fin
Devons-nous vivre sans espoir?
Sommes-nous nés pour le malheur?
Et pour un sombre dénuement?
C’est ça, la vie sur terre
Qui nous enlève tout ce qu’elle nous avait donné
Qu’en reste-t-il?
Des chiquetailles
Disséminées
Quant à nos dieux, ils sont dans quelque wahlala
Suprêmement endormis dans leur quiétude
Sublimement indifférents à nos souffrances
Et seuls, sans aide
Nous sommes condamnés
Oublions le bonheur
Doux et berceur
Qui jamais
Ne reviendra
Baissons la tête
Courbons l’échine…
Allons, oh!
Tout brisés que nous puissions être
Il faut vivre avec ce qu’on a
Grand merci à tous nos vrais amis
Qui, contre vents, marées
Nous ont accompagnés
Car tous nos dieux sont partis
Emportant avec eux nos espoirs
Et nos rêves les plus chers
Ils punissent
Sûrement
Tous nos anciens péchés
C’est maintenant le temps
De ramasser
Ce que le sort nous a laissé
Nous laverons dans l’eau boueuse
Nos souvenirs éclaboussés
C’est ainsi
Nous n’avons
Plus rien d’autre
Ce qui reste
N’est que vide et chaos
Comme un monde en folie
Qui soudain a perdu ses soleils
Ses repères, ses boussoles
Et jusqu’à ses raisons d’exister
On n’y peut rien
Plus rien
C’est la Destin!
Une voix nous crie dans le désert
«Aplanissez les chemins»
Une voix nous dit d’ouvrir la route
Afin que puisse entrer la Vérité!
Mais il est où
Le vrai chemin
Qu’on doit ouvrir
Pour nous sauver
Tout est fumée
Brouillard épais
Cachant la vue
Et les étoiles
Craintives
Se sont enfuies
Voilées, noircies,
Peut-être éteintes
Une voix nous crie dans le désert
D’aplanir tous les chemins
Une voix nous dit
D’ouvrir la route
Pour faire entrer la Vérité
Eh!…nous faut-il, nous faut-il
Encore le répéter?
Où est-il donc
Le bon chemin
Qu’il faut ouvrir
Pour nous sauver
L’épais brouillard
Nous interdit
Toute vision
Et nos étoiles
Ne nous
Éclairent plus
Perdues, figées
Peut-être mortes
Une voix nous crie dans le désert
« Aplanissez les chemins!
Faites entrer la Vérité! »
Mais tout seuls et sans lumière
Sans un bon guide
Auquel on peut faire confiance
Nous tâtonnons
Et nous perdons
Les repères d’une bonne issue
Notre front se heurte
Sur une muraille
Que nous ne pouvons franchir
Nous cherchons
Désespérés
Une fissure
Où nous pourrions
Nous évader
Pour toujours
De cette geôle!
Qui guidera
Nos pas boiteux
Nous montrera
La Voie?
||: Mais non jamais, au grand jamais
Ne nous laisserons mener
Vers de sombres aventures meurtrières
Par de cyniques chefs de guerre
Aussi criminels
Que les fous qu’ils prétendent combattre…
Nous repoussons avec ardeur…
Ces dieux obtus
Créatures nées de l’ignorance
Et qui oppriment
La Justice
La Vérité
La liberté :||
La liberté!
Trouverons-nous le sens
Que nous voudrions donner
A ces souffrances
Déchirantes, inutiles
Dans la vengeance, la haine et l’oppression
Le mépris des droits d’hommes
De femmes et d’enfants
Dont l’existence sans cesse est de partout menacée…
Nous récusons tout arbitraire…
Nous voulons crier notre opposition
À tous ces apôtres
De haine, de violence
Qui par le mensonge
Recueillent les fruits
De toute la misère
Et de l’amertume
De gens opprimés
Il leur faut
Respecter
La Justice
La Vérité
La Liberté
La liberté!
Mais où trouver donc un sens
A notre vie en lambeaux
Où, dans la paix
La confiance et l’espoir
Pouvons-nous retrouver
Le chemin disparu
Seuls, sans guide et sans phare
Sans trop savoir où est le but
Où aller, ce qu’il faut chercher…
Devons-nous suivre de près
L’oiseau blessé
Qui cherche à retrouver
Son cher petit nid, son vrai port d’attache
Partir avec lui
Dans la nuit
Le silence qui l’imprègne
Et revenir à l’essentiel…
Que nous dit la voix dans un murmure
«Cherchez votre propre chemin»
Que nous clame-t-elle quand on veut l’écouter
«Consultez les secrets de votre cœur»
Le dur destin
S’est accompli
Le dos courbé
L’esprit crispé
Sans guide aucun
Nous comprenons
Que le secret
Est bien tapi
En nous
Et que c’est là
Qu’il faut trouver la clé
De cette porte close
Nous allons creuser, avec nos ongles
Même le roc, si dur qu’il soit
Même le mur qui nous encercle
Nous tendons nos cœurs altiers
Comme des arcs
Nous raclons
Tous les coins de nos caboches
Provoquons le déclic
Découvrons l’idée – choc
Qui pourra nous sauver
En ces moments critiques
L’ennemi cruel
Il nous faut le changer
En un bon et fidèle serviteur
C’est donc ainsi
Qu’on le vaincra
C’est donc ici
La Voie!
Aaaaaahhhhhh
La Voie s’est ouverte toute grande
Et belle, et claire
Pareille au clin d’œil
D’une étoile
Telle l’aube d’un jour très pur
On s’y est engouffré
Avec la confiance
D’avoir trouvé
La bonne issue
Et nous avons chanté…
La Victoire,
Celle des inconnus
Qui dans l’ombre
Dans l’oubli
Affrontent seul
Et sans espoir
Leurs ennemis
L’adversité
La maladie
Et la misère
La haine aveugle
Ou simplement
L’indifférence des gens heureux
Ils pétrissent de leurs mains ensanglantées
L’univers contraignant où ils doivent survivre
Répétant aux fil des jours les mêmes gestes
Prennent soin sans relâche
D’êtres chers éclopés
Luttent contre un destin
Qui leur a enlevé
Leurs espoirs légitimes
Et leur a coupé les ailes
Mais ils regardent
Leur long combat
Si douloureux
Interminable
Et malgré tout
Dans leur malheur
Ils en ressentent
De la fierté
Ils sont les vainqueurs
Oui, ils sont les vainqueurs
Car, avec leurs lambeaux de vie
Des miettes d’anciens bonheurs
Chaque heure de souffrance
Chaque ondée de larmes
Engendrent sans fin
De la grandeur
De tous les jours
Petits miracles
Inaperçus
Toujours discrets
Et sans éclats
Mais cet exemple
Leur vient d’en haut
De gens connus
Ce musicien
Qui n’entend plus
Et ce pianiste
Qui perd une main
Et cette athlète
Aux pieds gelés
Et beaucoup d’autres
Aux noms célèbres
Ils ont souffert
Ils ont pleuré
Vécu à fond
Leur impuissance
Ils ont crié
Tourné en rond
Cherché partout
Une voie d’issue
Qui eût conduit
À l’excellence
Ils ont re-trou-vé
Tous les morceaux éparpillés
De leurs espoirs déchiquetés
Et
Tel un «dieu aveugle
Qui créerait des soleils»
Ce musicien nous entraîne
Vers les sommets
L’athlète aux mains d’acier
Défie le temps véloce
Tous, ils font rêver des jeunes
Qui prennent en mains leur existence
Ils sont des phares
Qui éclairent
Dans la nuit
Le chemin à suivre
Aaaaahhhh !
Mais
Qu’auraient été
Ces existences
Sans ce Destin ?
La belle athlète
Eût-elle été
Une déesse
Si elle avait
Tous les moyens
Des gens normaux ?
Le musicien
Sans sa prison
Eût-il atteint
L’inaccessible ?
Un bon destin
Porte à se contenter du gazouillis des gais serins
Et c’est aisé
De faire en sorte de ne produire que du joli
Mais les malheurs
Dont on se plaint
Donnent parfois
Un idéal
D’accomplissement
Qu’en temps normal
On n’eût osé
Imaginer
Et nous insufflent
La volonté
De le poursuivre
Sans nul répit
Et le clairon
Clame l’amorce
D’un élan
Vite dépassé
Porté
Par le Destin
On va
Grâce au Destin
Plus loin
Destin porteur
Plus vite
Destin monture
Plus haut
Destin tremplin
On crée
Destin idée
Plus beau
Destin servile
Hissé
Destin ami
Près des étoiles
Et
Quand on parvient
À harnacher
Le dur Destin
Quand il devient
De force ou gré
Notre complice
Jusqu’aux sommets
Nous pourchassons
L’I-dé-al !
Quel dieu infâme
Quel sort injuste
Peuvent empêcher
Que l’on vainque
Nos démons
Qu’on devienne
Malgré tout
Contre tout
Ce qu’on veut
Que l’on soit ?
Mais…
Prenons un peu le temps
De nous rappeler
Ces durs moments
Où nous avons
Fouillé nos cœurs
Pour y trouver
La vérité
Elle était là
Au fond de nous
Toute belle
Nous avons donc conjuré le sort
Et nous avons chanté…
La victoire
Celle de tous ces peuples
Embourbés
Bombardés
Que la Nature et la bêtise des autres hommes
Ont assaillis de toutes parts et sans pitié
Sous le regard indifférent des autres peuples bien nantis
Quant ils fouillent de leurs mains ensanglantées
Les décombres tout fumants de leur existence
Ils découvrent, ensevelies, déchiquetées
Quelques maigres parcelles
De vie et de survie
Laissées éparpillées
Par les catastrophes
Sans cesse répétées
Qui les ont assaillis
Mais ils regardent
Leur long combat
Si douloureux
Interminable
Et malgré tout
Dans leurs malheurs
Ils en ressentent
De la fierté
Ils seront vainqueurs
Ils seront les vainqueurs
Car, c’est avec la fange infecte
Où baignent leurs pieds meurtris
Qu’ils vont pouvoir édifier
De belles et grandes cathédrales
Et de grands palais
Pour y abriter
Leurs grandes Valeurs
La Vérité
Et la Culture
Se rebâtir
Un avenir
De dignité
A travers eux
Suit son chemin
L’Humanité
Chemin semé
De cataclysmes
De crimes aveugles
De guerres iniques
Elle a lutté
Contre des monstres
Qui ne voulaient
Que leur profit
Elle a crié
Et protesté
Des courageux
Se sont levés
Pour inventer
Des voies d’issue
Et reconduire
L’Humanité
Sur le chemin
De l’excellence
Elle a re-trou-vé
Après des ravages insensés
Des façons d’émerger toujours
Et
A changé en bienfaits
Tout ce qui l’a blessée
Bien de ces engins de mort
Sont devenus
Agents de guérison
Ou d’excellents outils
Elle enthousiasme
Sa belle Jeunesse
Si généreuse
Nous impose
Les Droits d’Autrui
Pour protéger
Les démunis
Les opprimés
Les tout-petits
Elle est passée
De prédatrice
À protectrice
De la Nature
L’Humanité
De son Destin
Maîtresse enfin
Mais d’où tient-elle donc
Cette impulsion
Vers l’excellence
Nous viendrait-elle
De l’aube des temps de notre espèce
D’un ancien legs
Du Très Grand Ancêtre ?
Un jour, seul dans la savane
Un Homme s’est mis debout
Né faible et tout démuni
Nu et sans défense
Sans griffes puissantes
Sans ailes porteuses
Ni dents acérées
Pour survivre et se faire sa place
Pendant qu’autour de lui s’égaye
Pataud
Une flopée d’êtres ailés
Lourdaud
Épanouis dans la nature exubérante
Sans Avenir
Con-dam-né !
Un jour, seul et contre tous
Cet Homme s’est redressé
Met à profit ses ressources
Sa faiblesse même
Son intelligence
Encore toute fraîche
Se crée des outils
Dompte cette hostile Nature
Devant ces folles envolées
Rusé
Haute voltige et gambaderies
Vaillant
Face à ces êtres plus doués
A repoussé
Toutes ses limites
Intellectuelles
A raffiné
Ses grosses mains
Même esquissé
Sur les rochers
Les premières lignes
De L’Art Humain
Jeté les bases
Du Sens Moral
Oui
L’Homme
Surmontant les défis
De ses propres origines
Partant à la conquête
Du très vaste Univers
Par delà les horreurs
Qui barbouillent son histoire
A travers les ravages
Crimes et destructions
Que ses démons idiots
Et l’insouciante
Folle Nature
Ont pu causer
Clame fort,
Et pour toujours
Sa Victoire !
Des sombres cataclysmes
Il émerge toujours
Ensanglanté, déchiqueté, et tout meurtri, désespéré
Plus fort
La Nature et les fils et filles de l’Homme
Claironnent
Leur fierté
Devant ce grand pouvoir
De tant se dépasser
De forcer, d’avancer, de lutter et de triompher !
Tout, tous
Scandent un mot
GRAN – DEUR !
24 Juin 2009