Fascicule II - Itinéraires |
|
| Contenu |
Ni meilleur, ni pire que les autres, mais différent! Vive le Québec lib... (libéral?) |
| Mes yeux, deux ans plus tard (21 juillet 1998) |
Je ne sais même pas si j'ai
vraiment le désir d'en parler. Je suis fatigué de
répondre à cette immanquable question de tous ceux qui
s'intéressent sincèrement à moi... et même des
autres: "Comment vont tes yeux? " Il s'est
passé, et il se passe encore tellement de choses
imprévues que cela prend l'allure d'une saga. Mon il gauche, d'abord. Celui qui a été opéré parce que la tension intra-oculaire dépassait les 30. Après l'opération, elle est tombée à zéro, ce qui était normal. On s'attendait à ce qu'elle remonte assez vite au-dessus de 10. Il paraît même que chez les noirs, généralement elle remonte très vite et dépasse souvent les valeurs acceptables, au point qu'on est obligé de réopérer. Crois-le ou non: deux ans après, la mienne était encore à zéro. Noir, mon il! On avait tout simplement oublié mon hérédité maternelle (ne me regarde pas de travers, c'est toi la coupable!). Toujours est-il que la vision était si mauvaise, si floue, si instable que j'ai fini par la condamner. Petite lueur d'espoir: la semaine dernière, la tension était remontée à 7. Youppi! Sauf qu'entre temps, j'ai développé une importante cataracte dans cet il. Si bien que la petite lueur dont je parlais tantôt est plutôt blafarde et n'éclaire par grand chose. Le résultat est que, depuis 2 ans, je fonctionne avec mon il droit. Mon il droit! Alors là, on est au stade de la rigolade à l'état pur. L'opéra buffa dans toute sa splendeur, avec des rebondissements inattendus. Tu te rappelles cet il qui, il y a 3 ans, a eu la thrombose de la rétine, avec l'inondation qui s'en est suivie et, la flaque d'eau qui s'était installée à demeure, en plein milieu de ma cour arrière? Elle a fini par s'en aller, environ 18 mois après son arrivée, au lieu des 6 qui étaient prévus. Non sans y laisser sa marque: une belle petite cicatrice, située en pleine macule, mais juste assez périphérique pour que je puisse recommencer à lire. C'est gentil, non? Bon. Je me suis bien arrangé avec tout ça. Bien sûr, je ne peux plus conduire. C'était le premier problème à régler, en ce qui concerne mes activités professionnelles, en particulier mes rencontres hebdomadaires dans les écoles et, surtout, le mois d'août que je consacre entièrement à visiter à domicile la grande majorité des enfants et adolescents que j'ai sous mes soins (143 visites l'an dernier, ma chère!). Je fais cela depuis plus de dix ans et je n'allais y renoncer que si j'étais grabataire (et encore, une civière, ça se promène). J'ai alors engagé quelqu'un, une charmante personne de mes amis, comme "chauffeuse", et nous en sommes, cette année, à notre troisième année de collaboration. Deuxième problème: la lecture. Les choses ont repris progressivement. Celle des documents professionnels, bien sûr, constituant le point le plus urgent. Mais aussi j'ai pu reprendre la fréquentation régulière des journaux et revues, tellement importante pour moi qui tiens absolument à une information la plus complète possible, tant sur le plan scientifique que sociale et politique. Bien sûr, je ne lis plus aussi vite qu'avant, je ne peux plus me farcir des pages et des pages d'une encyclopédie à la vitesse d'un lecteur laser, me taper les moindres entrefilets des trois quotidiens francophones montréalais, j'ai même dû, par manque de temps, en sacrifier un (je ne dirai surtout pas lequel). Mais, dans l'ensemble, ça va. Du moins, ça allait (ne ris pas, c'est pas drôle!) Le lundi 30 mars dernier, je me suis réveillé avec une splendide hémorragie du vitré (cette grosse masse gélatineuse qui se trouve entre la rétine et le cristallin). Une belle petite mare de sang dans une partie parfaitement inaccessible de mon il. Cela fait comme si tes lunettes étaient recouvertes d'une mince pellicule de saleté, juste assez transparente pour te permettre de voir s'approcher de toi une personne possiblement de sexe féminin, mais sans pouvoir réaliser qu'il s'agit de ta meilleure amie. On s'est encore organisé... D'abord par l'utilisation éhontée des services de ma secrétaire Odette, pour la lecture de mes dossiers, un cas flagrant d'abus de pouvoir, qu'elle a accepté d'ailleurs avec sa compétence discrète, et le doux regard de ses beaux yeux verts. Ensuite, l'achat d'une télévisionneuse, petite merveille de la technologie moderne, qui permet à quiconque a des yeux pourris comme les miens de pouvoir se diriger sans trop de risques dans cette jungle épouvantable que constitue tout ce qui est écrit. D'après mon brillant ophtalmologue (Dr Raymond Duchesne), ma vision devait s'améliorer progressivement durant les trois mois subséquents. Effectivement, à la mi-juin, j'avais retrouvé mon acuité visuelle d'avant l'accident, 6:18. Ce qui veut dire que ce qu'un individu normalement constitué peut voir à 18 pieds, moi, je ne le vois qu'à 6 pieds. Juste un peu trop faible pour me donner le droit légal de conduire une voiture (6:15), et juste pas assez pour être considéré par la loi comme handicapé (6:21), ce qui n'est quand même pas trop mal. De tout ce mauvais sang, il me restait juste un gros caillot qui s'était réfugié au sommet de mon champ visuel, et le balayait de ses longues pattes velues ce qui me faisait dire à tout le monde que j'avais une araignée au plafond. Qu'est-ce qu'on ne dirait pas pour transformer ses déboires en occasion de rigoler? Bref, le moral était bon. Le dimanche 21 juin, j'ai eu une nouvelle hémorragie. Là, j'avoue que j'ai cessé de rire et de faire de la fine ironie. Celle-là était franchement de trop. Surtout, à quelques jours de mes vacances, dont je devais abandonner mes projets les plus impérieux (entre autres, celui de t'écrire). Je vais essayer de t'expliquer dans quel état d'esprit je viens de passer les quatre dernières semaines. Te rappelles-tu la cinquième symphonie de Beethoven? Celle qui commence par les quatre notes, pom, pom, pom, pom, et que Beethoven a intitulée: "Ainsi le Destin frappe à la porte?" Elle se compose, t'en souviens-tu, de quatre parties, quatre mouvements, comme on les appelle. Dans la première, le destin ne se contente pas de frapper à la porte, il la défonce et pénètre à grands coups de sabots dans notre vie ouverte, et y ravage souvent ce qui nous tient le plus à cur, sans tenir compte de nos cris et timides résistances. La deuxième est une longue plainte, empreinte de désespoir, entrecoupée de vaines protestations et d'inutile révolte. Les deux dernières, intimement liées, constituent une intense recherche de voies d'issue avec une mobilisation massive de toutes nos ressources les plus secrètes et même les plus ignorées pour aboutir à ce splendide chant de victoire final. Pendant toute cette épopée ophtalmologiste, je dois reconnaître que je ne me suis jamais attardé au deuxième mouvement. Je n'ai jamais perdu mon temps à m'apitoyer sur mon sort: «Gémir, pleurer, prier, est également lâche» Cette fois-ci, ce fut différent. Non, je n'ai pas gémi, ni pleuré, encore moins prié. Mais j'ai posé des questions, à ce cher destin qui semblait (excuse le jeu de mot facile) m'avoir à l'il. Des questions du genre: Pourquoi? Et pourquoi moi? Et pourquoi tout ça? Et jusqu'à quand? Aucune réponse, bien sûr, rien que des hypothèses dénuées de toute rationalité: «Dans
vos cieux, au-delà de la sphère des nues Bon. Je m'en suis sorti, comme tu vois, puisque j'ai recommencé à t'écrire. Ne t'inquiète pas, les solutions sont déjà envisagées, les mesures adéquates sont prises ou le seront bientôt. Mais, s'il te plaît, si tu rencontres, quelque part dans le vaste univers cosmique, le vieux baka et la petite lutine qui s'amusent à jouer aux billes avec mes yeux, voudrais-tu leur dire d'aller batifoler ailleurs que dans notre galaxie? Tu feras cela pour ton fils chéri? Merci, t'es bien "fine" |
| Longtemps
j'ai marché (Contenu) |
Longtemps j'ai marché J'ai
longtemps rêvé Longtemps
j'ai marché |
| Ni
meilleur, ni pire que
les autres, mais certainement différent! (Contenu) |
J'ai eu la chance d'avoir
toujours été, dès ma prime jeunesse, plutôt rebelle
à mon propre élevage (je ne t'apprends rien), d'avoir
toujours cherché à garder une certaine distance face
aux diktats culturels de toutes sortes. Ceci m'a permis
de me dégager bien vite de tous les éléments
coinçants de mon éducation, particulièrement ceux qui
me venaient de la religion catholique, d'élaborer une
pensée personnelle et de mettre en place des attitudes
relativement originales. Ne nous énervons pas! Je n'ai jamais rien fait de particulièrement sensationnel. Rien pour écrire à sa mère, comme on dit au Québec. Je n'ai pas habité les prisons duvaliériennes. Je n'ai pas été médecin sans frontière au Rwanda. Je n'ai pas traversé la Chine à dos de zébu! Mais, comme disait quelqu'un (dont le nom m'échappe): "La véritable originalité ne consiste pas à faire des choses hors de l'ordinaire, mais à mettre aux choses communes sa marque individuelle". Non, vraiment rien d'extraordinaire! J'ai passé les quarante dernières années de ma vie à soigner des enfants malades, et à tendre une main secourable à d'autres qui étaient en détresse! Et pas à des endroits insolites! À Joliette, à Laval, à Saint-Eustache. J e n'ai même pas vraiment choisi ces endroits. Je me suis laissé tout simplement aller un peu au gré du destin, happé par le vide que créaient les besoins et le manque de ressources. J'aurais pu inventorier, magasiner, décider. Mais, j'ai toujours pensé que la souffrance d'un enfant était la même partout. Bien sûr, l'histoire et l'imbécillité humaine imposent parfois à certains enfants des conditions de vie d'une incommensurable cruauté! Bien sûr, même en temps normal, les remèdes peuvent être différents selon les lopins d'existence (et j'applaudis à la création de certaines cliniques ethnopsychiatries qui ciblent actuellement des clientèles bien spécifiques). Mais je ne vois aucune raison impérieuse qui pourrait m'obliger à aller m'occuper d'enfants de n'importe où ailleurs sur la planète plutôt que d'un p'tit gars de Saint-Augustin ou d'une petite fille de Pointe-Calumet. L'important, pour moi, c'était de trouver des façons originales de le faire. Des façons qui correspondaient avec cette philosophie particulière que j'élaborais petit à petit, au hasard de mes lectures et à la lumière des enseignements irremplaçables que procure l'affrontement quotidien avec la réalité. À ce sujet, je mentionnerais deux "rencontres" qui ont été pour moi particulièrement éclairants:
Pendant tout ce temps, je faisais mon apprentissage dans d'excellents hôpitaux de la région de Montréal. Apprentissage difficile, pénible même des fois, lacéré par endroits par des crises et des conflits, engendrés, entre autres, par des divergences idéologiques. Mais un apprentissage, somme toute, enthousiasmant de par la richesse des enseignements que me procurait une réalité implacable et l'intensité des échanges avec des collaborateurs intéressants, chaleureux et, pour certains, franchement remarquables, sur le plan de la compétence autant que de la personnalité. D'aucuns m'ont reproché de n'avoir jamais rien écrit pendant tout ce temps, alors que j'avais les dispositions requises pour le faire... et un certain nombre de choses à dire. Ils ont sûrement raison. Mais, c'est peut-être bizarre à dire, jusqu'à récemment, c'est-à-dire jusqu'à ce que les circonstances aient réduit de façon significative mes capacités de lire, je me suis toujours senti un peu "étudiant". Comme si je me disais toujours: "Je ne peux pas encore parler de ce que je sais, je n'en sais pas encore assez!" La dernière partie de mon apprentissage, je l'ai faite seul. Quand, il y a exactement dix ans en ce mois de juillet 1997, j'ai cessé de travailler dans le cadre hospitalier pour uvrer uniquement dans ma clinique personnelle, j'ai commencé probablement la plus importante réalisation de ma vie. Je pouvais enfin mettre en uvre mes conceptions personnelles de la pédopsychiatrie, sans autres limitations que celles de mon imagination, de mon courage d'oser, de ma capacité de travail,... et de celle de mon budget. Je pense l'avoir fait dans une certaine mesure, et d'avoir ouvert la porte à d'autres initiatives ultérieures. Mais cela non plus n'est pas facile. Te rappelles-tu cette sonate dont Brahms, Schumann, et Dietrich ont composé chacun un mouvement, en l'honneur de leur ami le violoncelliste Joachim? La sonate dite "F.A.E.: frei aber einsam". Libre, mais seul. Je dois avouer que je m'ennuie des fois de la facilité avec laquelle certains problèmes peuvent se régler quand on dispose de cet éventail d'intervention qu'est l'équipe multi disciplinaire. Pas toujours évident d'être soi-même et tout le monde à la fois. Et il me manque aussi toute la stimulation intellectuelle que procuraient les échanges scientifiques de tous ordres, et même certaines disputes confraternelles qui me forçaient à creuser mes propres idées et à les exposer de façon convaincante. Il y a un proverbe de je ne sais quel pays qui dit: "Dans la vie, prends ce que tu veux, mais paye!" J'ai fait mon choix. Et je paye. Je paye d'une certaine solitude ma liberté d'action. Liberté, certes: utilisation de l'ordinateur en thérapie, choix de logiciels appropriés, rencontres régulières dans les écoles, visites à domicile en saison estivale. Je fais ce que je veux comme je veux. Cela me coûte plus cher que la pratique institutionnelle. Mais ça aussi fait partie du prix à payer. L'essentiel, c'est, quand on sera rendu au bout du chemin, de pouvoir se dire, comme le chantait Sinatra: "I did it my way!" J'ai fait les choses à ma façon. Et j'en suis bien heureux. C'est peut-être ça, la souveraineté? |
| Vive
le Québec lib... (libéral?) Juillet 1999 (Contenu) |
Je suis venu au Canada
par nécessité. Je suis resté au Québec par choix.
J'avais juste un examen à passer pour pouvoir étudier
la pédiatrie à Boston, où m'attendait d'ailleurs un
appartement, dans l'immeuble que possédait ma soeur
Madeleine. Je l'ai réussi cet examen, en octobre 1963,
quatre mois après avoir débarqué à Montréal. Je ne
suis jamais reparti. Soyons franc. Si J'avais vécu cette année à Toronto au lieu d'être à Montréal, je vivrais aujourd'hui en sol américain. Toronto ou Boston, pour moi, cela aurait été pareil. Même après trente années de séjour, je ne vois pas comment j'aurais pu me sentir canadien ou américain. Pas par hostilité, loin de là. Ce sont deux pays pour lesquels j'éprouve beaucoup de respect et d'admiration, entre autres, pour leur haut niveau de vie, la qualité de leur savoir scientifique et de leur savoir-faire technologique et leurs institutions démocratiques (avec des réserves au sujet des Noirs, des Autochtones amérindiens et de la politique impérialiste américaine, mais cela, c'est une autre affaire). Je le répète, j'aurais vécu tout cela de loin, à distance, en étranger, sans jamais me sentir partie prenante. Ce sont là des états d'âme que l'on ne contrôle pas, que l'on constate et que l'on accepte. Pourquoi fut-ce différent avec le Québec? Belle question. Ça non plus, ça ne se contrôle pas, même si on peut essayer d'expliquer. C'est comme dans la vie courante. On rencontre quelqu'un pour lequel on éprouve spontanément un certain attrait. Ensuite, plus on le fréquente, on se découvre avec lui certaines affinités, même une complicité qui ne font que renforcer et justifier l'attirance initiale qui, elle, reste du domaine de l'irrationnel. Il y avait d'abord l'attrait de vivre en français, dans cette langue merveilleuse qui était l'une des miennes et que j'adorais. Mais je découvrais aussi un français qui avait gardé, dans certains de ses particularismes des expressions et tournures de phrases qui me rappelaient étroitement mon autre langue maternelle. Cela s'expliquait bien: et le français québécois et le créole haïtien dérivent en droite ligne du même ancien français d'il y a deux ou trois siècles où l'on retrouvait des expressions et une prononciation qui ont à peu près complètement disparu dans les autres pays francophones. Le soir d'automne 63 où, dans un couloir de l'Hôpital Ste-Justine, j'ai croisé un employé de l'entretien ménager qui m'a dit: "Fait frett à souèr ", j'ai failli lui répondre en bon créole: "Cé vré: fè frett à souè-ya". Il aurait sûrement compris. T'es-tu demandé d'où venait la conjugaison créole? "Je mange ' m'ap mangé!" Je me suis toujours interrogé au sujet de l'origine de ce "m'ap". Je me disais qu'il devait être d'origine africaine. J'ai changé d'idée quand j'ai entendu cette expression très particulière au Québec, et qui, je te le répète, n'a plus cours ailleurs dans la francophonie: "Je suis après manger". Suivant la loi de la facilité qui commande souvent l'origine et l'évolution des langues, le "je suis" a disparu dans la bouche des esclaves noirs qui entendaient le français et le répétaient à leur façon et est devenu tout simplement: "moi" (prononcé moé, devenu "moin" et, par un mécanisme d'élision peut-être typique des langues africaines, "m"). Le mot "après" est devenu "apé", puis "ap". Et voilà! "M'ap mangé". Et on n'a qu'à continuer pour trouver le reste, suivant le même principe. "J'étais après manger " ' "m't' ap' manger ". Le futur: "Je suis après aller manger" ' "m'pr' al' manger". Et même le futur antérieur: "j'étais après aller manger " ' " m't'apr' al' manger ". Hallucinant, non? Bon. Cela est ma théorie. Je t'en supplie, ne l'ébruite pas. Je risque de me faire lyncher dans toutes les officines universitaires où trônent les grands manitous de la linguistique créole. Mais, au fond, qu'elle soit vraie ou pas, je m'en fous. Cette expérience a été pour moi l'un des premiers déclics qui m'ont attaché à ce peuple québécois dont désormais je faisais partie. Comprends-tu? Lui et moi, on parlait "les" mêmes langues (enfin presque!) Et puis, il y a eu l'indépendance. Eh oui, l'indépendance du Québec! Je ne t'apprends rien, le mot même d'indépendance réveille chez n'importe quel haïtien des sentiments empreints d'une fierté incommensurable. Quant, le premier janvier 1804, l'indépendance d'Haïti a été proclamée, il s'est produit là un événement d'une signification historique exceptionnelle. Pour la première fois dans l'histoire du monde, une poignée d'esclaves réussissait à vaincre l'armée la plus puissante au monde et à crier, seule et sans appui aucun, un état souverain. Et cet état constituait un non-sens historique et géographique, sorte de défi monumental lancé au monde entier. Un état noir, de structure occidentale, alors que la colonisation de l'Afrique n'avait même pas commencé encore et que sa décolonisation ne devait avoir lieu que deux siècles et demi plus tard. Une nation en grande partie francophone, au milieu de ces deux océans, anglophone et hispanophone qui forment l'Amérique. Nous, peuple haïtien, on a fait ça! Bien sûr, on n'a pas arrêté de faire les petits cons depuis. Et aux dernières nouvelles, ce n'est malheureusement pas terminé. Mais cela ne change rien au fait que nous, le peuple haïtien, nous avons alors réalisé un exploit qui a inspiré d'autres peuples opprimés et qui a gardé jusqu'au milieu du XXe siècle une valeur de symbole. C'est en Haïti que Bolivar s'est réfugié après un premier échec et c'est en partie grâce à l'aide haïtienne qu'il a réussi à libérer son peuple du joug espagnol. Au début des années 60, lors des cérémonies officielles célébrant la proclamation de l'indépendance d'un pays d'Afrique noire (j'oublie lequel), l'orchestre a joué ce magnifique hymne à la liberté qu'est "1804", uvre du compositeur haïtien Occide Jeanty. Un symbole, je te dis! Et ça, on a beau être parmi les plus gueux de la terre, personne ne peut nous l'enlever. Et, n'importe quel haïtien, quand il pense à ça, relève la tête avec fierté et regarde le reste du monde avec orgueil et même... un soupçon d'arrogance. Moi, le mot indépendance m'a toujours fait frémir. Le seul homme politique que j'aurais aimé être, c'est Gandhi. Au cours des années, j'ai pris fait et cause (en mon âme et conscience bien sûr) pour toutes les guerres et luttes d'indépendance qui se sont succédées. La guerre d'Indochine, du Vietman, celle d'Algérie et les autres qui ont mené à la libération du Maghreb et des pays d'Afrique noire. Et plus près de nous, les pays de l'ancien empire communiste, les Palestiniens, les Kosovars, le Timor oriental. Et bien d'autres, qui luttent farouchement pour avoir leur coin de terre à eux et d'y faire les choses comme cela leur chantent, sans recevoir d'ordre de quiconque et sans avoir de compte à rendre à personne! J'avoue cependant que la première fois que j'ai entendu parler d'indépendance du Québec, j'ai eu juste un sursaut d'étonnement. Dès mon arrivée ici, en effet, mon ami Jerry Dreyfuss, qui m'y avait précédé d'un an, m'a longuement décrit la situation politique, relaté les événements récents, le FLQ, les bombes, le RIN, bref m'a révélé l'existence de ce mouvement marginal et à peu près inconnu en dehors du Canada qu'était alors l'indépendantisme. Je me rappelle m'être écrié: "Mais, voyons, cela n'a pas de sens! Pourquoi un Québec indépendant, alors que le monde s'en va maintenant vers les grands ensembles? Alors qu'on parle déjà des États-Unis d'Europe?" (Oui je l'ai dit! En juillet 1963. Ben quoi? On est visionnaire ou on ne l'est pas). Alors, en bon intellectuel qui ne fait confiance qu'à l'écrit, je suis allé lire l'histoire du Canada. Je suis tombé sur un ouvrage assez volumineux, de Jean Bruchesi, qui avait dû faire honnêtement son travail d'historien, sans préoccupation de prosélytisme politique, du moins, je suppose. Quand je l'ai refermé, j'étais acquis à la CAUSE! Ne me demande pas pourquoi. Ce serait trop long, trop difficile à expliquer, et de toutes façons, je ne convaincrais personne. Ce sont-là des choix qu'on fait un beau jour, pour des raisons objectives et des motivations personnelles plus ou moins claires, et auxquels on reste fidèle toute sa vie, quoi qu'il arrive! Tu insistes, hein? Alors voilà! Il m'a semblé alors qu'il était impensable que ce peuple qui avait lutté pendant des siècles (parfois même les armes à la main) pour garder intactes sa langue, sa culture, sa religion, son âme, quoi, dont, de façon consciente ou inconsciente, on a cherché par bien des moyens à l'en dépouiller, ne décide irrésistiblement un jour de se doter d'un pays bien à lui, de se créer un destin bien à la mesure de ses aspirations profondes et surtout d'avoir bien en mains le contrôle des moyens pour les réaliser. J'ai vécu ces trente dernières années au Québec en toute quiétude. Je me suis fait une longue traînée d'amitiés, dont la sincérité et la chaleur imprègnent encore ma mémoire. Jamais je ne me suis senti exclus, ni même observé avec curiosité, comme un joli coquillage venu de grèves lointaines. Je n'ai jamais eu à me triturer les gènes pour m'acclimater et me faire accepter. Bien sûr, j'ai acquis de nouvelles façons d'être. Et je m'en réjouis, cela fait partie de mon enrichissement personnel. Mais aussi j'ai dû sûrement transmettre à quelques personnes de mon entourage indigène certaines de mes valeurs préférées, quelques-uns de mes modes privilégiés de penser et d'agir, et j'espère que cela les a rendus sinon meilleurs, du moins différents. Et surtout pendant tout ce temps-là, j'ai suivi avec passion toute cette équipée politico-géographique, de Victoria à Saskatoon, en passant par Ottawa, Meech, Charlottetown, Calgary (en ai-je oublié?) Ces nombreuses commissions d'enquête qui avaient toutes en commun d'être bicéphales, bilingues, biculturels et parfaitement inutiles, ces interminables querelles de drapeaux et de juridiction, ces plans alphabétiques qui alternaient des promesses aussi solennelles que mensongères et des menaces aussi apocalyptiques qu'irréalisables. Veux-tu que je te le dise? J'en ai marre. Oui, même moi, le passionné de politique, j'en ai plein la calebasse. C'est devenu franchement malsain. Tout débat est à l'avance pollué par la gestion constitutionnelle. Quand quelqu'un se prononce sur à peu près n'importe quoi ayant une lointaine connexion avec le sujet, avant même d'écouter ses propos d'une oreille objective, on commence par se renseigner sur son allégeance politique. Et, du coup, il perd toute crédibilité auprès de la moitié de son auditoire. "On sait ben, lui, il est..." Toute critique devient tactique, toute promesse devient stratégie. Et il n'y a même pas de référendum en vue, ce référendum que personne ne veut faire, car tout le monde a peur de le perdre! Et aussi, j'en ai assez d'être otage. Otage de ce parti pour lequel, élections après élections, je me sens obligé de voter, simplement parce qu'il est souverainiste . C'est vrai, je l'avoue. Jean Charest eût-il été vraiment le messie que d'aucuns ont voulu voir en lui, que j'eusse exigé de lui une profession de foi indépendantiste avant de lui accorder mon appui. Et c'est pareil, et peut-être pire de l'autre côté de la barricade. Surtout chez les "anglos" et les "néos". Je le sais, je côtoie de près certains haïtiens qui voteraient pour le chien du voisin, pourvu qu'il soit libéral et donc, à leurs yeux, inconditionnellement fédéraliste. Et la situation semble immuable. "Coulée dans le beuton", comme dirait l'autre. D'après mon impression personnelle, le Québec est aujourd'hui divisé en trois parties: 42,5% de souverainistes qui jamais, jamais, au grand jamais ne changeront d'idée; 32,5% de fédéralistes qui ne veulent rien entendre de ce spectre démoniaque qu'est à leurs yeux le "séparatisme"; et, au milieu, 25% qui rêvent de l'indépendance, qui, au fond de leur coeur, l'appellent de leurs voeux, et souhaitent qu'elle se réalise un jour... pourvu que ce ne soit pas de leur vivant! (Quel peuple, bon dieu,. Quel peuple! Une chance qu'on l'aime!) Situation absurde, loufoque d'un peuple tiraillé entre une souveraineté qu'il ne veut pas faire et une réforme constitutionnelle qu'il ne pourra jamais faire. Situation stérile au point que récemment un éminent homme politique, dont le nom et la nationalité m'échappent, a conseillé aux écossais qui, eux, n'en sont qu'au début d'une saga similaire de ne pas suivre l'exemple du Québec, en somme, de choisir, d'un côté ou de l'autre, mais vite! Nous, ça fait presque quarante ans que l'on tourne en rond! Et le débat s'enlise, pataugeant dans des détails d'une insignifiance et d'une mesquinerie indignes de ces grands pays que sont le Québec et le Canada. Et tout le monde, de part et d'autre, perd de vue la seule question valable, à mon sens: nous, peuple québécois, voulons-nous avoir une vraie nation, au sens juridique du terme, ce qui suppose la souveraineté? Ou voulons-nous continuer à être une simple province d'un grand pays qui est le Canada, et de rester ainsi un petit peuple, fort sympathique certes, folklorique à souhait, mais dépourvu de toute réelle envergure internationale? Surtout qu'on ne m'accuse pas d'être partisan de l'indépendance pure et dure ! Cela n'existe pas, l'indépendance impure et molle ! La souveraineté a une définition précise (qui figurait d'ailleurs dans la longue question de 1980):
Si on ne veut pas de ça, on accepte:
Point final. Le choix est clair: l'état souverain ou l'état provincial. Tout le reste, c'est du fantasme ou de la démagogie. Moi, j'ai ma réponse. Fulgurante de simplicité:
Je rêve? Oui. Mais c'est le genre de rêve qui précède toujours les grandes réalisations de notre vie. Bien des choses ont changé récemment, tant au Québec que dans le monde. Pas depuis 10 ans, 20 ans. Depuis le dernier référendum. Le Québec est à l'aube d'une prospérité économique remarquable. L'assainissement des finances publiques, tout lacérant qu'il ait été, particulièrement dans des domaines-clés, est désormais un fait, très rassurant pour notre avenir collectif. On n'entend d'ailleurs pratiquement plus parler d'incertitude politique faisant fuir les capitaux étrangers, car les investissements viennent de partout, même de l'Alberta. L'industrie québécoise est en pleine expansion mondiale et dans des secteurs de pointe, s'il vous plaît. La culture québécoise n'a jamais été aussi rayonnante à l'extérieur de ses frontières naturelles et de nombreux festivals réputés servent de points de ralliement à l'échelle mondiale, dans des domaines divers, musique classique, jazz, humour, folklore, pyrotechnie, et bien d'autres que j'oublie. Il n'y a que le Canadien de Montréal qui n'est plus qu'une sorte d'étoile vieillissante mais même là, il est encore vénéré pour ses exploits antérieurs et sa gloire passée. Bref, toutes les bonnes raisons de lever la tête, de pointer le menton en avant et de dire avec fierté et même un zeste d'arrogance au monde ébahi: "Je suis Québécois!" Bien d'autres choses ont changé également, tant au Québec qu'au Canada et ailleurs dans le monde. À commencer par la perception même que le québécois a de lui-même en tant que groupe. Récemment a paru dans La Presse un article très éclairant de Jack Jedwab sur l'évolution historique de l'expression identitaire au Québec: religieuse, ethnique, linguistique et enfin, nationale. Les trois premières, tout en ayant eu un rôle historique considérable à jouer, présentent aujourd'hui un certain côté ghettoissant, même exclusionniste, qui fait peur, repousse, génère des résistances. La troisième est ouverture. Invitation même à tout ce qui "grouille et grenouille" sur le sol du Québec à se rassembler autour du noyau indigène francophone majoritaire et de former avec lui un ensemble à la fois homogène et pluraliste, chacun apportant à cette édification la touche particulière issue de sa singularité culturelle. Mais la porte est à peine entrebâillée et on ne la franchit encore qu'à petits pas hésitants et timides. La dernière célébration de la St-Jean en fut un très significatif. Les vieux démons sont certes longs à exorciser. Mais il faut espérer que jamais, plus jamais au Québec, on n'entendra de réflexions du genre de cet acerbe cri du coeur d'un vieux général aigri au sujet des effets néfastes du "vote ethnique", sur le résultat du référendum. Parlons-en un peu, de nous (tiens, mon "nous" vient de changer d'appartenance). Nous les immigrants, nous, les venus d'ailleurs. Nous, les exotiques (terme tout à fait évocateur de plaisir et de fraîcheur que j'aimerais voir remplacer ces horreurs que sont les "communautés ethniques" ou "culturelles"). On ne peut reprocher à l'immigrant, souvent issu de communautés politiquement délabrées ou économiquement fragiles, de se réfugier, par réflexe de survie ou simplement par crainte de nouvelles incertitudes, du côté du plus fort, du plus stable, du plus productif, c'est-à-dire de la majorité canadienne-anglaise, de ce Canada - meilleur pays - au - monde, qu'à son arrivée, il perçoit d'ailleurs comme sa nation unitaire. S'il doit s'intégrer dans une nouvelle nation, développer un nouveau sentiment d'appartenance, pourquoi lui faudrait-il suivre des gens qui n'ont même pas l'air de savoir ce qu'ils veulent? Si elle veut vraiment servir de pôle d'attraction aux nouveaux arrivants, la société québécoise francophone d'origine se doit d'échapper enfin à ce dualisme identitaire qui le fait vaciller entre sa qualité de peuple majoritaire, généreux et accueillant, et celle du minoritaire, lui-même menacé et obligé de se défendre dans son propre pays. Je prétends, moi, que cette contradiction dialectique ne peut trouver sa solution définitive que dans la création d'un état souverain. Mais si la majorité persiste à continuer ses tergiversations et à faire preuve de manque de leadership, les néo-québécois refuseront encore et toujours de les suivre dans la réalisation de leur projet national, tout grandiose qu'il soit. Et puis, la fierté, bon sang, la fierté. La confiance en soi, jusqu'à l'arrogance, je l'ai dit. Que je n'entende plus parler de négociations en vue de conserver la citoyenneté canadienne et le passeport canadien. Ils ne peuvent pas savoir, les Québécois, ce que cela nous fait, à nous, les étrangers, d'assister à ce spectacle navrant d'un peuple hésitant, timoré, désireux certes de réclamer sa souveraineté tout en se proposant d'aller quémander, "t'en pri, sou-plé, la charité", la citoyenneté et le passeport de quelqu'un d'autre. Comme si sa citoyenneté québécoise et son passeport "étampé" de la fleur de lys ne suffisait pas à les rassurer sur ses capacités de se faire accepter partout dans le monde. Et j'en voudrai toujours à mon gouvernement de l'époque qui, par peur de perdre des votes, a entériné ces réflexes de peur. Qu'après l'indépendance, certains individus décident, par attachement sentimental ou par intérêt d'affaires, de garder leur citoyenneté canadienne, voilà qui est normal et fort respectable. Mais qu'un gouvernement promette solennellement d'aller négocier ces privilèges au nom de son peuple tout entier et s'associe donc à cette forme de mendicité infra-nationale, voilà qui est proprement inadmissible. Le partenariat! Personnellement, j'ai jamais compris pourquoi on faisait tant d'histoires pour quelque chose qui allait de soi. C'était déjà vrai en 96. Aujourd'hui est devenu évident. La plupart des pays industrialisés du monde moderne s'associent avec d'autres pour former de grands ensembles économiques (tout en gardant leur souveraineté, bien sûr!) L'Europe bat la marche. L'Alena est déjà un fait. Et on parle d'expansion prochaine. Le Chili, le Venezuela, l'Argentine, le Brésil et tutti quanti. Alors, pourquoi pas le Québec? Et pourquoi le Canada n'aurait-il pas intérêt à conclure des ententes particulières avec un pays avec lequel il garderait bien des liens historiques et géographiques et qui compterait d'ailleurs parmi ses habitants bien des ressortissants encore canadiens? Les négociations seraient ardues? Cela n'existe pas, des négociations faciles. Mais du coup un certain nombre de problèmes qui devaient être des montagnes infranchissables y trouveront leur solution. La monnaie, tiens! La petite Slovaquie, au lendemain de son indépendance, a conservé pour un temps la monnaie tchèque, puis a frappé sa propre monnaie. Actuellement, elle doit se préparer à utiliser la monnaie européenne, si ce n'est déjà fait. La monnaie interaméricaine, cela s'en vient. Inexorablement. De même que toutes sortes d'autres ententes commerciales avec des tas d'autres pays à travers le monde. Mais justement, je suis d'accord avec Bernard Landry, quand il affirme qu'on sera infiniment mieux placé pour défendre nos intérêts nous-mêmes dans les centres internationaux de décision, au lieu de nous faire représenter par des délégués d'un autre gouvernement, fussent-ils les petits génies du fédéral. Le discours souverainiste officiel a changé, il faut le reconnaître. Plus ouvert, plus convivial. Mais il traîne encore ces vieilles rancurs du passé, et cette mentalité d'opprimé. Bien sûr, un gouvernement québécois a pour mission de défendre les intérêts du Québec, en particulier, contre toute intrusion inopportune du gouvernement fédéral. Mais une chose est évidente: à peu près personne au Québec, même pas les francophones de "vieille souche", encore moins les autres, n'est prêt à faire la souveraineté à cause des plaines d'Abraham, des cent ans et quelques d'injustices, des anciennes vexations linguistiques, de la nuit des longs couteaux, de Meech, des réductions de transferts fédéraux, et surtout pas des bourses des Millénaires! On fera la souveraineté quand, nous, le peuple québécois, on aura pris conscience qu'on forme un peuple unique au monde et qu'on décidera de se doter d'une nation, avec, bien en mains, toutes les commandes nécessaires à son épanouissement. Moi, pour un, je ne veux pas d'une souveraineté récriminatrice et revancharde. Je ne veux pas qu'on fasse la souveraineté contre qui que ce soit. Je veux qu'on la fasse pour nous; je veux d'une souveraineté empreinte d'enthousiasme, de bonne humeur et de générosité. Une souveraineté ensoleillée et chaude comme une belle journée d'été québécoise. Une souveraineté souriante! J'y réfléchissais récemment: Sais-tu que même les pires adversaires du séparatisme québécois aurait bien intérêt à sa réalisation! Je te les nomme:
Dramatiquement coincés depuis plusieurs années entre les "jusqu'au-boutistes" péquistes et les "ayatolistes" fédéraux, les libéraux québécois se cherchent désespérément une voie d'issue. Hantés par la nécessité de se démarquer tant à leur droite qu'à leur gauche, forcés de désavouer les minuscules et quasi ridicules propositions d'entente venant des autres provinces canadiennes, ils ne le font qu'à voix basse, par crainte de fournir des "conditions gagnantes" à qui et à quoi l'on sait. Ils entretiennent le vain espoir d'une illusoire réforme de la constitution, mais sans jamais oser en révéler le contenu, par peur d'en dévoiler le vide et la parfaite inapplicabilité. Ils continuent donc de jouer sur la peur, inventent des trous noirs fantasmagoriques et s'accrochent le plus souvent à cette sorte d'anti-séparatisme primaire qui semble leur tenir lieu de pensée constitutionnelle. Sur le plan électoral, ils ne peuvent compter que sur le vote otage des anglo-québécois et des néoquébécois et d'une fraction des francophones pour espérer former une opposition à peu près respectable. Comment peuvent-ils ne pas se rendre compte que l'avenir même du parti libéral passe par la souveraineté du Québec? Que c'est sa seule chance de s'évader enfin de cet espace exigu dans lequel il s'est cloîtré et de redevenir le grand parti tranquillement révolutionnaire qu'il a déjà été. Comment peuvent-ils ne pas se rendre compte qu'ils sont les seuls à pouvoir régler le problème et sortir enfin le Québec de cette situation loufoque qu'il vit depuis trop longtemps? Quant à son chef, il peut bien continuer, si cela l'amuse, à mener une guerre d'arrière-garde qui ne sert qu'à freiner inutilement l'évolution du Québec. Mais il rate ainsi l'occasion de jouer un rôle historique d'envergure, en s'associant à un projet aussi exaltant que la création pacifique, harmonieuse et productive d'un état souverain. Je rêve? Pourquoi pas? Je rêve d'un congrès d'orientation du PLQ où les militants se poseraient de façon ouverte, objective, sans arrière-pensée partisane, les questions suivantes:
Quant à l'ADQ, il en profitera, j'espère, pour mettre au rancart son fameux rapport Allaire, cette longue liste de commande à la carte, qui lui fait ressembler à un locataire désireux de posséder chacune des pièces de la maison qu'il habite, mais sans acheter la propriété tout entière. Et, après la souveraineté, la dépolarisation politique qui s'ensuivra sûrement lui ouvrira les portes à une éventuelle expansion à laquelle elle ne peut prétendre à l'heure actuelle. Et enfin, si bizarre que cela paraisse, le seul parti qui serait vraiment menacé, même d'éclatement, c'est le parti québécois privé qu'il sera de sa raison d'être essentielle, qui lui a servi jusque là de ciment indestructible entre des membres souvent très disparates sur le plan idéologique ou personnel. Mais, il est parfois très sain et rajeunissant d'éclater... Les anglo-québécois. Communauté d'un dynamisme remarquable, qui a été d'un apport inappréciable à l'évolution du Québec, sur tous les plans, politique, économique, culturel et que sais-je encore. Il est dommage que cette évolution semble se faire contre eux et qu'ils s'en soient sentis exclus. Le rapprochement se fait actuellement, à pas feutrés, entre les deux communautés. Mais, jusque là confortablement adossés à la majorité canadienne anglaise, les anglo-québécois ont peut-être un peu de mal à se percevoir minoritaires à l'intérieur de nouvelles frontières socio-politiques. Pourtant, les portes leur seront infiniment plus largement ouvertes quand la société québécoise sera enfin rassérénée sur son avenir collectif. Société distincte dans une autre société distincte, et même dans le reste du Canada anglais, ils vont participer de plein droit à l'édification de cette nouvelle nation qui sera la leur, sans rien aliéner de leur appartenance historique, civique et culturelle. Deux pays au prix d'un, en quelque sorte. Mais pour cela, il leur faudra échapper à cette vision demonisante qui leur a toujours été présentée du mouvement "séparatiste" québécois. Un ancien Premier ministre du Canada, francophone d'ailleurs, n'aurait-il pas déclaré en privé, du moins à ce qu'en ont rapporté les médias, que l'indépendance du Québec serait un crime contre l'humanité. Je ne ferai pas l'injure aux leaders de la communauté anglo-québécois de croire qu'ils partagent un jugement aussi insensé. Mais le fait demeure que l'idée de la "destruction" éventuelle de ce qui est actuellement leur seule nation, est loin d'être évacuée et qu'ils n'ont pas encore franchi le pas qui leur permettrait de poser cette simple petite question: Et pourquoi pas, un Québec souverain? Les autochtones. La question est infiniment plus délicate. C'est bien difficile en effet de leur demander de saluer la venue au monde d'un pays que bon nombre d'entre eux ne considéreront jamais comme le leur. Je ne suis d'ailleurs pas sûr qu'ils se considèrent actuellement comme canadiens. Peut-être ne s'agit-là pour eux que d'une nationalité empruntée et imposée par les circonstances. Ils sont avant tout Cris, Mohawks, Attikameks, Inuits, Montagnais, et autres. Je les comprends et les approuve. Ce que j'ai du mal à m'expliquer, c'est ce réflexe qu'ils ont de se coller contre Ottawa et de réclamer son aide et sa protection contre un éventuel Québec souverain présenté comme agressant et colonisateur. Non mais, ça ne va pas, non? Ils sont donc si bien que ça au Canada? Qui a inventé les réserves et cette infâme loi des Indiens qui les oblige à vivre encore sous un régime paternaliste étouffant et stérilisant? Et pourquoi donc s'acharnent-ils en vain depuis des années à que s'ouvre enfin une constitution canadienne obstinément close afin d'y inscrire tout au moins une vague reconnaissance de leurs "droits inhérents?" Regardons les choses en face. Quoiqu'il arrive et quoiqu'ils fassent, ils seront obligés, et pendant encore un certain temps, de vivre enclavés dans un grand ensemble territorial et politique, auquel ils devront se fier pour l'exercice de certains aspects de leur souveraineté. Cela, en soi, n'est pas tragique. Certains petits pays souverains font cela depuis des siècles et s'en tirent très bien. Exemple, ces minuscules républiques d'Andorre, de San Marino et, la plus connue de toutes et la plus prospère, la principauté de Monaco. L'essentiel est d'établir avec le pays environnant des ententes claires et respectueuses des droits de chacun. Et justement, je prétends, moi, qu'il sera infiniment plus facile de le faire avec un Québec tout neuf qu'avec le Canada actuel. Car la constitution québécoise, elle, n'existe pas encore. Quand ce sera le temps de la rédiger, nous serons tous là autour de la table. Pas seulement des Bouchard et des Charest. Mais aussi des Jedwab, des Chambers et, bien sûr, des Sagamash et des Norton. Je ne m'attends certes pas à ce que les autochtones aillent en masse voter oui au prochain référendum. Ils peuvent bien penser que ce n'est pas de leurs affaires. Mais, au moins, ils ne sont pas obligés de s'y opposer. Au Vatican, avant la parution d'un livre, un comité, après étude, lui accole la mention: "nihil obstat". Ce qui signifie: rien n'empêche. Un deuxième dit: "Imprimatur". Que cela soit fait. Tout ce qu'on demande aux autochtones, au sujet de la souveraineté du Québec, c'est un nihil obstat. L'imprimatur, on s'en charge. Et enfin, le Canada. Le beau et le grand Canada. Il paraît qu'on veut le détruire. Et pourquoi donc, grands dieux, voudrait-on détruire le meilleur pays au monde? On ne veut pas le détruire, on veut en sortir, c'est pas pareil. Cela arrive journellement dans le monde des affaires qu'un associé quitte l'entreprise où il a oeuvré de nombreuses années pour aller fonder la sienne. Et que tout ce beau monde-là signent ensemble des ententes de complémentarité, à la satisfaction et dans les meilleurs intérêts de tous. Et souvent, même, c'est l'occasion d'une renaissance revigorante pour la maison mère elle-même. Le Canada est actuellement empêtré dans une structure fédérative qui ne satisfait à peu près personne. À part, bien sûr, le gouvernement fédéral qui en profite pour faire ce qu'il veut, comme il veut, sans que personne au pays ne soit capable de l'en empêcher. Et personne n'ose clamer haut et fort son déplaisir et n'ose exiger une réelle réforme en profondeur de la constitution, de peur de voir le Québec s'amener encore avec ses fameuses revendications traditionnelles, qui ne cessent d'ailleurs de s'accroître chaque année. Une fois le Québec parti, les autres vont pouvoir s'arranger entre eux. Et ils n'auraient pas de difficultés majeures à le faire, avec toutes les ressources immenses dont ils disposent. Le Canada anglais comporte tout de même des régions comme l'Ontario, la Colombie britannique et les provinces des Prairies qui pourraient chacune constituer un état souverain. Et avec, en prime, une culture commune, ce qui, selon certains experts, représente la condition essentielle à la réussite d'un ensemble fédératif. Non vraiment, je n'ai pas d'inquiétude. Le Canada, même sans le Québec, restera longtemps encore le meilleur pays au monde. Quant à nous, on se contentera modestement de la deuxième place. Voilà. Tout cela est bien beau. Logique. Limpide. Toutes ces lumineuses démonstrations devraient entraîner d'emblée l'adhésion de tous. Et pourtant, je le confesse, je ne suis pas très optimiste. Parce que le plus grand obstacle à la réalisation de ce merveilleux projet, il se trouve en nous. Notre apathie. D'autres peuples n'ont pas eu le choix: c'était ça ou vivre en esclave. Nous, on peut bien rêver du grand soir. En attendant qu'il arrive, il y a de si belles petites journées à passer dans ce merveilleux pays du Québec! Comme me confiait une dame qui s'apprêtait à voter non au dernier référendum: "Après tout, on n'est pas si mal que ça, alors, pourquoi changer?" Moi, j'ignore l'avenir. Mais je peux sûrement te faire une confidence. Si nous ne réussissons pas, dans les quelques années qui viennent, à secouer notre force d'inertie, je ne me réjouirai que d'une chose: je ne serai pas là au référendum du 20 mai 2080. M' fin' palé! |
| Recherchés: Gènes perdus au fond de quelques siècles Juillet 1999 (Contenu) |
Aujourd'hui, toutes ces
choses dont je vais te parler sont archiconnues. Les
mécanismes moléculaires de l'hérédité, tels que mis
en lumière par Monad et Jacob au début des années
soixante, ne sont plus un mystère, même pour le grand
public. Ça traîne dans toutes sortes de revues, même
celles qui n'ont rien à voir avec la vulgarisation
scientifique. Quand j'ai fait la découverte et que j'ai
commencé à parler, mi-70, dans certains cercles
pédopsychiatriques encore dominés par la psychanalyse
de ces théories et de leurs implications dans le
développement normal et déviant de l'enfant, je
recueillais, comme réponse, soit les regards effarés,
soit un scepticisme amusé, quand on n'était pas une
condamnation fortement teintée d'indignation. "E pur, si mueve", disait Gallilée, après sa rétractation forcée. Aujourd'hui, tout le monde sait qu'effectivement la terre tourne autour du soleil. Ainsi va la vie. Le scandale d'hier devient la banalité d'aujourd'hui. Cela m'évite en tout cas d'avoir à t'exposer la question en détail et me permet de résumer, à l'extrême. Les systèmes biologiques fonctionnent suivant deux types d'informations:
Il s'établit donc, entre le matériel génétique de base et les influences venues du milieu extérieur, tout un système d'interactions dont résulte un développement harmonieux ou pathologique. Trop résumé pour toi. Je vais te donner quelques points de repère qui t'aideront à circuler à travers ces méandres:
La nomenclature génique s'amplifie de jour en jour. De temps en temps, on lit, même dans les quotidiens ordinaires, qu'on vient d'identifier un nouveau gène doté de pouvoirs spécifiques. La croissance. Le cancer du sein. L'orientation sexuelle. On a même débroussaillé quelque part (je pense t'en avoir déjà parlé) un gène de l'altruisme. Merveilleux. Mais inquiétant. On semble ainsi établir une sorte de déterminisme inéluctable, quasi-déïque, qui décide à l'avance et pour toujours qui fait et qui est comment. Alors que le plus important réside, selon moi, dans tous ces échanges dynamiques entre le gène en question et les demandes venues de l'extérieur. Je m'explique. Je suis persuadé qu'en effet il existe un gène qui décide qu'un individu, dès son plus jeune âge, manifeste une générosité mère-thérésienne ou au contraire, fait montre d'un égoisme et d'une voracité draculaïque. Mais le problème n'est pas là. La vraie question consiste à savoir s'il existe deux gènes différents dans chacun des deux cas ou d'un gène unique qui peut gambader à son aise dans l'être qu'il habite comme une gazelle en liberté dans la forêt, alors que dans le second, est emprisonné, muselé, interdit d'expression, tel le Masque de Fer au fond de son donjon. Et là, les questions se bousculent. Qu'est-ce donc qui le bloque, ce gène-là? Des histones, des stéroïdes? Et à quel niveau? Du gène lui-même ou du messager? Qui ou quoi est à l'origine de ce blocage? Des expériences personnelles récentes ou des siècles d'influences culturelles qui tissent les liens qui le ligotent progressivement, le réduisant finalement à l'impuissance? Et comment lever ces interdictions, si c'est encore possible? Je vais te donner un certain nombre d'exemples (ne t'en va pas, je t'en prie!) T'es-tu déjà demandé pourquoi l'être humain est probablement le seul des animaux carnivores à ne pas manger les os? Ce n'est pas parce que nous sommes de petits raffinés et les autres, de gros épais. C'est parce qu'il nous manque, dans l'estomac, un enzyme essentiel à la digestion de l'osséine, la protéine principale de l'os. Mais pourquoi est-ce qu'on ne l'a pas, ou plutôt, qu'on ne l'a plus? Car je suppose qu'à un certain moment de l'évolution, nos grands parents australopithèques devaient l'avoir encore. Pourquoi l'ont-ils perdu? J'ai ma théorie là-dessus (sur laquelle, bien sûr, je te réclame encore le silence). Quand l'un d'entre eux s'est mis debout et s'est mis à marcher sur ses deux pieds d'en arrière, cela a entraîné, je te l'ai déjà expliqué, le rétrécissement de ses mâchoires qui ont ainsi perdu de la puissance nécessaire pour mastiquer convenablement des os. Résultat, il a cessé de solliciter le gène de l'osséinase. Et voilà pourquoi, madame, votre fille est muette. Mais si ma théorie est vraie, ce gène est encore là, tapi, silencieux, quelque part au fond de mon génome. Serait-il possible qu'un jour qu'un petit génie génétique lui redonne voix et vigueur? J'aimerais tellement, j'adore croquer mes os de poulet! Un autre exemple, beaucoup plus sérieux. Récemment, la très sérieuse revue La Recherche a relancé encore le fameux débat sur la génétique de l'intelligence (janvier 1996). Il s'agissait d'une réponse à la thèse soutenue par... mais il vaut mieux que je cite: Le 15 décembre 1994, The Wall Street Journal publiait un manifeste intitulé "Mainstream science on intelligence" (Le point de vue majoritaire des scientifiques sur l'intelligence). Ce texte était signé par quarante-neuf Américains et trois Britanniques, parmi lesquels de nombreux professeurs d'université, présentés comme "experts en intelligence et matières connexes". L'essentiel de leur message s'articule autour de deux propositions:
Selon ses auteurs, ce manifeste est destiné à corriger certaines des erreurs commises par ceux qui, dans les médias ou la presse scientifique, avaient critiqué l'ouvrage des Américains Richard J. Hermstein, professeur de psychologie à Harvard (décédé depuis) et Charles Murray, docteur en sciences politiques: The Bell Curve: Intelligence and Class Structure in American Life (La courbe en cloche: intelligence et structure de classe dans la vie américaine). Devenu un best-seller, ce livre s'attaque au problème particulièrement sensible aux États-Unis des différences entre Noirs et Blancs du double point de vue des performances intellectuelles et de la propension à la criminalité. Le moindre QI des Noirs serait à l'origine de leur plus faible réussite sociale et de leur taux de criminalité plus élevé. Or le QI aurait une base génétique. Le manifeste entend donc, par des affirmations faisant l'objet d'un consensus dont cinquante-deux notables seraient les garants, régler l'un des points les plus chauds à l'intersection des sciences biologiques et sociales et clore le débat par un argument d'autorité. (Pierre L. Robertoux et Michèle Carlier, "Le QI est-il héritable?", La Recherche, no 283, Janvier 1996) Bon. Scandales, répliques virulentes, arguments scientifiques (de la part des deux auteurs cités) tendant à prouver la fausseté de ces affirmations, le manque de rigueur de ces études. J'avoue que je me sens un peu perdu au centre de ce débat, tiraillé d'un côté comme de l'autre, comme le petit drapeau rouge placé juste au milieu de deux groupes de tireurs de corde. Je veux même admettre que les auteurs de ces études anglo-saxonnes aient raison et qu'actuellement les noirs montrent une performance intellectuelle moindre que celle des blancs, telle qu'elle est mesurée par des épreuves standards de quotient intellectuel. Et puis après? Le problème n'est pas là. La question fondamentale est la suivante: Quels ravages ont pu opérer sur nos gènes intellectuels, à nous, les noirs, les siècles d'opression, de misère, de sous-stimulation, de violence et d'humiliation que nous ont imposés la civilisation blanche particulièrement aux États-Unis d'Amérique? Et combien faudra-t-il de luttes incessantes et de prodiges même pour libérer ces gènes longtemps exclus et leur redonner toutes leurs forces d'expression, tel un Mandela enfin jailli de sa prison? Allons plus loin, mais bien plus loin dans le passé. Te rappelles-tu les événements qui se sont produits au courant du IIIe millénaire avant Jésus-Christ? Un nouveau composé métallique a fait son apparition et cela a changé tout le cours de la civilisation humaine: le bronze. Jusque là, pendant les trois ou quatre millénaires qu'avait duré l'époque néolithique, les sociétés humaines étaient toutes centrées vers des vertus communautaires. J'oserais dire, au risque de me faire taxer de sexisme, de vertus féminines. L'égalité. Le partage. Tous au service de tous. Les tombes des chefs n'étaient ni plus grosses, ni plus luxueuses que celle du modeste gardien de mouton. Les métaux: le cuivre, l'or, l'étain, n'avaient qu'une utilité domestique, en plus de servir à l'apparat. Puis, un beau jour (cela ne s'est pas passé tout à fait comme ça, mais, peu importe!), quelqu'un a eu la brillante idée de mélanger neuf parties de cuivre et une d'étain. Cela a donné le bronze, aussi malléable que ses géniteurs, mais presqu'aussi dur que le fer. Et la civilisation humaine a basculé. Bien sûr, l'agriculture en a profité. Mais surtout l'industrie des armes. La naissance des armées et la puissance des chefs. Et avec cela, tout un bouleversement des valeurs sociales, désormais tournées autour de la force musculaire, assurant donc la domination des mâles, la guerre, l'esclavagisation des faibles, le passage de chef au tyran (en ancien grec, "turannos" ne voulait dire que chef!). Cela s'est passé ainsi à des époques différentes partout dans le monde d'abord dans les pays méditerranéens, puis en Europe, en Asie et même en Amérique précolombienne. Partout, sauf en Afrique noire. En Afrique sudsaharienne, pour être plus précis. Pour une raison bien simple. Il n'y a pas d'étain en Afrique. Et tu penses bien que l'étendue de l'océan et l'épaisseur de la forêt équatoriale interdisait tout voyage commercial au nord de l'Europe où se trouvait ce précieux métal, dont les africains devaient ignorer totalement l'existence. Le résultat, c'est qu'ils sont restés néolithiques jusque vers 500 avant Jésus-Christ alors que le fer y a fait son apparition, apporté au nord par des populations étrangères (arabes, mashrébins...?) et se propageant ensuite progressivement vers le sud de l'Afrique. Il est même permis de croire que cette civilisaion sidérurgique venue d'ailleurs n'a été qu'un contreplaqué et n'a pas vraiment modifié en profondeur les structures sociales et mentales du gros de la population qui, pendant des siècles encore, vont rester néolithiques. Cela m'amène à me poser une question. Se pourrait-il que l'individu africain, à partir de ses expériences de vie toutes tournées autour de la communauté avec la nature, d'une vision globaliste du monde, d'un tissu communautaire extrêmement serré, ait développé un type d'intelligence bien particulier, débloquant certains de ses gènes "intellectuels" en laissant d'autres au repos? Peut-être précisément ceux que les peuples d'origine indo-européenne, établis en Europe et bientôt en Amérique, ont utilisés pour développer une technologie, civile certes, mais surtout martiale dévastatrice, qu'ils ont d'ailleurs utilisée pour asservir le reste du monde! Et c'est précisément ces gens-là qui demandent à des descendants d'africains déracinés, pas encore tout à fait sortis de quelques siècles d'exclusion et de sous-alimentation physique et mentale, de performer aussi bien que des blancs à des tests faits par des blancs pour évaluer des blancs! Non mais, quelle dérision! On a découvert un jour, au fond d'une épaisse forêt, un adolescent d'une quinzaine d'années, entièrement nu, complètement muet, abandonné là probablement depuis son plus jeune âge, dans des circonstances absolument inconnues. Le sauvage de l'Aveyron, tu as dû en entendre parler. Recueilli par une équipe de pédopsychiatrie, il a été évalué selon les tests connus. Il a coté déficient grave, bien sûr. Mais, encore là, les questions dégoulinent. Sait-on quels prodiges d'intelligence cet enfant a dû réalisé pour survivre seul, dans un univers aussi inhospitalier? Et si on l'avait ramené, en compagnie du Dr Itard, son médecin traitant, dans cette jungle dont il connaissait à fond tous les pièges et toutes les ressources, lequel des deux, selon toi, serait le plus débile? Je ne répondrai pas à cette question, car j'ai le plus profond respect pour le Dr Itard, qui nous appris bien des choses à tous ceux de notre profession. Mais je crois fermement que les connaissances actuelles de la génétique moléculaire, avec toute la dynamique interactionniste qu'elle nous révèle, nous oblige à regarder les choses d'un oeil différent, au lieu d'avancer des jugements péremptoires, qui n'ont rien à voir avec la réalité. Sur le plan collectif, les choses ne se passent pas autrement. Reprenons un peu l'évolution de l'histoire de l'humanité, à partir de la découverte du bronze. Sais-tu quel est le moteur le plus puissant du progrès technologique? L'agriculture? Non. La façon de faire pousser et de récolter des légumes et des fruits n'a pas fondamentalement changé depuis les derniers millénaires. À part, évidemment, l'apport de la machinerie agricole et les techniques pointues d'engraissage et de croisement. Ce qui oblige vraiment la technologie à se développer à une vitesse faramineuse, c'est la guerre. C'est bête à dire, c'est triste et pathétique, mais c'est la vérité. Au néolithique, les guéguerres d'opérette qui s'y livraient ne devaient pas être bien meurtrières. On s'y battait à coups de gourdin, de tomahawks de pierre et de sagaies à pointes d'os. Dès l'âge du bronze commence la course à l'armement qui se poursuit encore de nos jours. Car ce n'était plus pareil. Il fallait toujours être au moins aussi bien armé que ses adversaires. Sinon, on était mort. La découverte de la technologie sidérurgique est venue, dès le début des années 1000 avant Jésus-Christ, donner une impulsion considérable à cette civilisation belliciste qui va dominer tout le reste de l'histoire du monde. Et ce n'est pas étonnant que ce développement ait commencé dans ce petit creuset que constituait ce croissant lunaire entourant la moitié orientale de la Méditerranée: l'Égypte, l'Asie Mineure, la Grèce et bientôt, l'Italie, sorte de lopin de terre interethnique, où tout le monde passait, où il était impossible d'aller au boisé voisin cueillir des pâquerettes pour sa bien-aimée sans y faire de mauvaises rencontres. Quand au début des années 1530, Pizarro est arrivé avec les troupes espagnoles en Amérique du Sud, il y a rencontré la civilisation la plus belle et la plus brillante de toute l'Amérique précolombienne, peut-être même l'une des plus raffinée de toute l'histoire de la civilisation humaine, celle des Incas. Ce qui lui fit écarquiller les yeux devant cette immense caverne d'Ali Baba étalée au grand jour, ce ne fut pas le respect ni l'admiration, mais seulement la cupidité. Et il n'hésita pas. Car cette civilisation, si magnifique soit-elle à bien des égards, sur le plan de la technologie des armes, n'était même pas parvenue au stade de l'Égypte de Ramsès II. Deux siècles et demi d'écart. Les autochtones en étaient encore aux grossières armes de bronze. Les espagnols maniaient avec habileté de fines et tranchantes lames d'acier trempé et crachaient le feu par la bouche de leurs canonnières et de leurs mousquets. De quoi passer pour des extra-terrestres aux yeux des indigènes horrifiés. Et une fois le combat cessé, l'exploitation a commencé. Statues, bijoux, vases séculaires, finement ciselés, s'en allaient par pleines cales directement dans les fonderies d'Espagne pour fournir à l'empereur Charles-Quint, l'or dont il avait besoin pour financer ses guerres européennes. Mort, expropriation, esclavage. Et ce n'est pas fini. Après le soldat surgissait le prêtre. Derrière l'uniforme et le fusil, la soutane et la croix. Après les coups de feu, l'endoctrinement. Après les blessures physiques et le pillage culturel, la désâmation. On leur enlevait jusqu'à leurs dieux qu'ils avaient extraits eux-mêmes de leur profonde communion avec les phénomènes naturels et on leur imposait ce Christ intellectualisé qu'ils n'avaient pas créé, qui ne leur apportait que le mépris de leur propre identité et leur inculquait la soumission à leurs maîtres étrangers. La situation fut pire pour les noirs. Brutalement arrachés de leur tribu natale, entassés à fond de cale sans égard à leur origine ethnique, ils se sont retrouvés en terre étrangère, incapables de communiquer entre eux, ils perdaient jusqu'à leur langue maternelle et étaient ainsi obligés d'adopter celle du maître blanc qu'ils répétaient à leur façon, allant jusqu'à créer une nouvelle langue et à se forger ainsi une identité tout à fait différente. Cela ne se fait qu'au prix de profonds remaniements génétiques dont il est extrêmement difficile aujourd'hui de mesurer la nature et l'étendue. J'ai déjà, en d'autres pages, évoqué la révolution haïtienne du début des années 1800. Certains historiens prétendent que l'un des facteurs susceptibles de l'expliquer est le fait qu'en Haïti il y a eu une importation beaucoup plus considérable de nègres dits bossales (nées en Afrique, par opposition aux "créoles" nés en colonie, donc en esclavage). Les premiers avaient donc conservé intacte l'expressivité de leurs gènes de liberté et de révolte, alors que chez les autres ils s'étaient déjà tus. Et pourtant, pendant longtemps en Haïti, le terme "bossale" équivalait à une injure , synonyme qu'il était de sauvage, de mal dégrossi, de "gros épais" comme on dirait au Québec. Comme si les autres, les créoles, étaient à ce point mentalement esclavagisés qu'ils considéraient comme une promotion d'avoir été initiés aux modes de vie des blancs, d'avoir pu sucer ne fût-ce que quelques gouttes de lait culturel des maîtres. Moi, cela ne me dérange pas que quelques petits génies internationaux s'amusent à tirer de conclusions sur des résultats de quotient intellectuel. C'est leur droit le plus entier. Je ne souhaiterais cependant pas au jeune blanc qui a obtenu la cote la plus élevée de se retrouver un beau matin dans le ghetto où a été élevé le petit noir d'à côté, qui, lui, a échoué aux tests. Je ne suis pas sûr qu'il réussirait à réaliser les prodiges de ruses et d'intelligence que ce dernier a dû déployer pour assurer sa survie, comme l'ont fait autrefois ses ancêtres au temps de l'esclavage. Et j'ose espérer qu'un jour, des savants, des vrais, se pencheront sur ces lancinantes questions: Quels sont ces gènes qui, constamment surexcités, ont permis à ces populations noires de traverser avec succès des siècles d'oppression et d'assurer leur survie? Et que sont devenus les autres, si longtemps baîllonnés? «Nous ont-ils délaissés pour des bords plus fertiles?» Et s'ils se sont simplement tus, comme je le présume, par quels efforts inlassables et prodigieux certains ont réussi à les garder intacts et à leur redonner voix dès que les conditions ont été plus propices? À quand des recherches tranchantes sur la biologie moléculaire de l'asservissement? |
| Demain nous fourbirons nos armes 19 mai 1977 (Contenu) |
Demain nous fourbirons nos
armes |