Fascicule III - Maux d'enfants

 

Le texte qui suit s'adresse aux enfants et aux adolescents que la question intéresse. Je l'ai d'ailleurs écrit à la demande d'une jeune fille de 9 ans, Raphaelle, qui voulait absolument expliquer à ses amis pourquoi elle prenait du Ritalin.

 

 

"J'ai des amis qui prennent du Ritalin !"

(Mai 2000)

Certains sont de ton âge. Il y en a même dans ta classe. C'est peut-être ton cousin. Ou ta petite voisine. Certains sont très jeunes. Et d'autres des ados. Ils ont tous quelque chose en commun : ils prennent du Ritalin.

Pas tous pour la même raison, cependant, du moins, d'après ce que tu peux voir. Dans quelques cas, cela se remarque de loin : ils sont hyperactifs. Ils bougent tout le temps, n'arrêtent à peu près jamais, au point que c'est souvent très dérangeant. D'autres sont franchement détestables, se battent souvent, font des "mauvais coups". Surtout, ils n'ont pas l'air de réfléchir à ce qu'ils font, disent tout ce qui leur passe par la tête. Ils ont beau s'excuser après, le mal est fait. Et, de toutes façons, à la première occasion, ils recommencent.

Certains, cependant, sont très tranquilles, et même, très gentils. Mais, pour des raisons que tu ignores, leurs résultats scolaires ne sont pas très bons. Ils sont désordonnés, oublient souvent leurs affaires, et n'ont jamais l'air d'écouter tout à fait ce qu'on leur dit.

Tout cela, c'était avant qu'ils aient commencé à prendre du Ritalin. Ou, encore maintenant, quand le médicament ne fait plus son effet. Ou qu'ils ont oublié de le prendre. Des fois, on dirait qu'il s'agit de deux personnes différentes. Il y a là quelque chose de bien bizarre, que tu voudrais pouvoir comprendre.

Il n'y a rien de bizarre. Il s'agit tout simplement d'une maladie, qui se manifeste de différentes façons. On lui donne toutes sortes de noms. Hyperactivité. Enfants lunatiques. Déficit d'attention, avec ou sans hyperactivité. Moi, je l'appelle la maladie du contrôle.

Tu sais ce que c'est, le contrôle. Tu contrôles ton attention quand tu écoutes jusqu'au bout les explications de ton enseignante, sans en perdre un mot. Tu contrôles ton impulsivité, quand tu te retiens à temps pour ne pas prononcer des paroles offensantes ou poser des gestes lourds de conséquences. Tu t'agites bien, quand tu danses ou fais du sport, mais c'est toujours de façon contrôlée. Et, le reste du temps, tu es calme.

Pour toi, c'est facile. Généralement, tu n'as même aucun effort à faire. Pour tes amis, c'est extrêmement difficile, souvent même impossible. Et ce manque de contrôle peut se manifester à trois niveaux différents :

  • l'attention-concentration, presque toujours
  • l'impulsivité, très souvent
  • l'activité motrice, assez souvent, mais moins.

Il faut que tu saches comment s'opère ce contrôle à l'intérieur même de notre cerveau. Nous sommes toujours bombardés de toutes sortes de choses qui nous parviennent soit de l'extérieur de nous, soit d'en-dedans de nous. On appelle ça des "stimuli". La prof. qui te parle, c'est un stimulus. Le bruit d'auto dans la rue également. Tu penses à ta sortie du dimanche ou à ta partie de soccer, c'est encore un stimulus. Bien de ces stimuli te parviennent en même temps, comme si le téléphone sonnait juste au moment où des personnes différentes frappaient aux deux portes de la maison.

Tout cela va "stimuler" notre cerveau qui doit décider s'il y répond ou non, à qui il répond et quel type de réponse il va donner. Si tu veux te concentrer sur ce que te dit la personne qui te parle, il te faut fermer la porte à tous les autres stimulis indésirables. Si tu as le goût de poser un geste quelconque, il faut que tu sois capable, souvent, de garder la porte fermée à ton désir, le temps de te demander si c'est une bonne chose à faire, si c'est le bon endroit ou le bon moment de la faire. Sinon, tu risques d'avoir des problèmes. C'est ça, contrôler son attention, et contrôler ses impulsions !

Cela suppose que cette partie de ton cerveau qui joue le rôle de filtre soit en bon état de fonctionnement. Notre cerveau se compose, comme tu le sais, de cellules nerveuses, qui se regroupent pour former des centres nerveux. Chaque centre a une fonction bien précise à accomplir. Il y a le centre de la vision. Celui de l'audition. Du sommeil, du rire (eh oui!) Celui du contrôle. C'est ce dernier centre qui ne fonctionne pas bien chez tes amis. Ce ne sont pas là des cellules mortes. Elles sont bien vivantes, mais juste un peu faiblardes. Je les compare à une batterie qui serait neuve, mais insuffisamment chargée pour accomplir son rôle principal qui est de démarrer la voiture.

D'où vient-elle, cette maladie-là ? On dit qu'elle est d'origine génétique. Les gènes, c'est ce que nous recevons de nos parents. C'est cela qui fait qu'on est chacun comme on est, blanc, noir, ou entre les deux, doux ou vif, bon dans les sports ou meilleur en dessin. Et, parfois aussi, malheureusement, porteur de maladies diverses.

Je vais essayer de t'expliquer comment cela se passe au sein même de la cellule. Imagine-toi une grande usine qui fabrique, disons, des voitures. Il y a la grande salle de montage où des ouvriers travaillent d'arrache-pied. Juste à côté, dans un petit bureau, se trouve un ingénieur qui dessine les plans de la voiture et les envoie par un messager aux ouvriers. Si les plans sont bons, la voiture sera bonne. Sinon, on aura des problèmes. Attention : cela ne se fait pas à sens unique. Si les clients mécontents se présentent constamment aux ouvriers pour se plaindre des défauts de la voiture, ces derniers vont retourner le message à l'ingénieur pour lui demander de modifier ses plans. Ce qu'il va faire... s'il en est capable. Dans la cellule, l'usine, c'est la plus grande partie qui s'appelle le cytoplasme, avec des ouvriers qui s'appellent les mitochondries et des pièces qui sont des substances chimiques les plus diverses; l'ingénieur, c'est le noyau, qui est minuscule, mais qui contient tous nos gènes.

Maintenant qu'on comprend mieux comment les choses se passent, on va revenir à tes amis, et essayer de voir ce qu'on peut faire pour les aider. C'est très important, car, si cette maladie n'affecte pas la santé physique, elle peut enlever bien des chances d'épanouissement psychologique et social. Ces jeunes, malgré leur intelligence normale, ne réussissent pas en classe, n'aiment pas l'école, aboutissent souvent en classe spéciale pour troubles d'apprentissage graves. Ceux qui sont très impulsifs ont des problèmes à garder leurs amis et sont souvent exclus des groupes de jeunes. Presque tous développent une image négative d'eux-mêmes et des autres : ils se trouvent "pas bons", pas "gentils" et pensent que personne ne les aime. Ils deviennent souvent des adultes incompétents et mal adaptés sur le plan social. Il est donc important de leur donner leurs chances de réussite, ils y ont droit.

Comment traiter cette maladie ? Je vais reprendre la comparaison avec la batterie mal chargée qui ne peut pas démarrer la voiture (disons une batterie A). Pour régler le problème, on la met en connexion avec une autre batterie B, chargée celle-là, qui va survolter la batterie B. La voiture va démarrer et, en marchant, va recharger la batterie A. C'est un peu sur ce modèle que les choses se passent chez nos jeunes en déficit de contrôle. Le Ritalin est un stimulant du système nerveux. Il va donc forcer les cellules paresseuses à bien fonctionner. Tes amis vont donc pouvoir se concentrer, être plus calmes et penser avant d'agir. En d'autres termes, ils vont faire des apprentissages, tant sur le plan social que pédagogique. Et les apprentissages développent les capacités cérébrales, comme un muscle devient plus fort quand on lui donne de l'exercice.

Est-ce qu'il faut prendre ce médicament toute la vie ? Mais non. Rappelle-toi l'usine, les ouvriers qui envoient un message à l'ingénieur pour lui demander de modifier ses plans. De la même façon, à force d'être stimulée par le Ritalin et par des efforts soutenus de la part de tes amis, le cytoplasme de la cellule finit par demander au gène du noyau de nouvelles directives plus adéquates. C'est ainsi qu'après quelques années, généralement vers la fin de l'adolescence, la cellule devient capable de fonctionner toute seule, et tes amis peuvent se passer de médicament.

Le Ritalin (en fait, le vrai nom du médicament est le méthylphénidate. Ritalin, c'est un nom de commerce. Il y en a d'autres, comme il y a du lait à 2% de la compagnie Québon, Sealtest ou Carnation). Le Ritalin est-il dangereux ? Crée-t-il de la dépendance ? Est-ce une drogue ? Je te pose une question à mon tour. Est-ce que la colle est une drogue ? Est-ce que l'essence d'automobile est une drogue ? Non. Pourtant, certaines personnes les utilisent comme drogues, en respirant les vapeurs qui s'en dégagent et qui, atteignant le cerveau, provoquent chez eux des sensations bizarres. Le Ritalin aussi est utilisé comme drogues, à fortes doses, par des gens qui n'en ont pas besoin. Le Ritalin est un bon médicament, sécuritaire, quand il est bien utilisé, après un bon diagnostic et à des doses appropriées Il ne reste que quelques heures dans l'organisme et est ensuite complètement éliminé. Il ne crée donc pas de dépendance. La preuve, c'est que tes amis qui n'ont pas de problèmes de comportement, n'en prennent que les jours d'école. Ils arrêtent d'en prendre en juin et recommencent en septembre. Il n'y a pas un drogué qui est capable de faire ça.

Les effets secondaires ? La plupart du temps, il n'y en a aucun. Quand ils sont présents, en général, ce n'est pas grave et facile à corriger (manque d'appétit le midi, sommeil plus difficile, légers maux de ventre après la prise du médicament). Il arrive que ce soit plus grave et qu'on soit obligé d'arrêter le traitement. Mais cela peut arriver avec n'importe quel médicament. Cela dépend de la façon de réagir de l'enfant. Il y a des gens qui ne supportent pas le jus d'orange, tu sais ! Le problème, c'est qu'il n'y a actuellement pas d'autre médicament pour ces jeunes qui ne supportent pas le Ritalin. Mais tout cela montre finalement à quel point il est important que ces enfants et adolescents puissent bénéficier d'un suivi médical étroit, pour surveiller le dosage, contrer les effets secondaires et donner les conseils nécessaires.

Mais il n'y a pas que le Ritalin dans le traitement de ces jeunes. Il y a les apprentissages. Certains jeunes ont besoin d'une aide spécialisée pour leur permettre de rattraper leur retard pédagogique; ou se donner de nouveaux moyens de contrôler leurs impulsions, de garder leurs amis, de se rebâtir une confiance en eux-mêmes. En fait, cet apprentissage se fait constamment, tout au long de la journée. Tout ce qui peut contribuer à forcer ce jeune à exercer sa concentration, à penser lui-même à ses affaires, et à réfléchir aux conséquences de ses paroles ou de ses actes constitue un facteur qui augmente ses chances de guérison.

Et pas besoin d'être psychologue ou orthopédagogue pour l'aider. Tout le monde, tous ceux qui l'entourent peuvent s'y mettre : ses parents et ses professeurs, bien sûr, mais aussi ses voisins, ses amis donc toi. À condition que ce soit fait avec compréhension et sympathie. Il est très humiliant de se faire dire, devant tout le monde et d'un ton désagréable : "As-tu pris ton Ritalin aujourd'hui ?" Alors qu'un rappel fait à voix basse et de façon amicale, peut être tellement plus efficace !

Cela dit, il est extrêmement important que ces jeunes qui prennent du Ritalin sachent que leur premier thérapeute, c'est encore eux-mêmes. Le Ritalin ne fait que leur donner un outil en bon état de fonctionnement. À eux de faire tous leurs efforts pour bien s'en servir. C'est en définitive, cela qui va les guérir, comme la voiture en marche recharge la batterie. Et jamais, en aucune circonstance, ils ne doivent utiliser leur maladie pour justifier un écart de conduite ou un travail négligé.

Malheureusement, ce n'est pas toujours aussi facile. Certains enfants ont des caractéristiques de leur tempérament qui les portent à s'opposer même à toute tentative d'aide. Certains souffrent également de maladies psychologiques ou neurologiques (anxiété, épilepsie, maladie des tics), ou d'autres maladies plus graves qui atteignent leurs capacités intellectuelles ou le développement de leur personnalité, et qui exigent des formes particulières de traitement. Parfois, c'est l'environnement familial lui-même qui éprouve de graves difficultés (pauvreté, violence, alcoolisme et d'autres !), ce qui peut compromettre les chances de succès. Mais, il faut toujours essayer de faire tout ce que l'on peut pour améliorer les choses.

Un jour, bientôt peut-être, il sera possible de traiter la cause même de cette maladie, en agissant directement sur le gène défectueux, comme si on allait au bureau de l'ingénieur de l'usine et qu'on l'obligeait à changer ses plans, tout de suite, et pour toujours. En attendant, le traitement de tes amis, c'est le médicament, leurs grands efforts et l'aide de ceux qui les aiment.

 

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