Fascicule III - Maux d'enfants

   

Lettre écrite à une jeune amie
à l'occasion de son entrée prochaine...
dans la vie adulte
.

(2 juillet 1993)

Tu t'en vas
C'est bien vrai, tu t'en vas
Avec sur le dos ton sac déjà lourd
De connaissances, d'expériences
Et dans la tête, des rêves encore flous
Mais aussi beaux qu'un papillon d'été
Tu t'en vas t'ouvrir des portes,
Parcourir des sentiers verdoyants
Où, derrière chaque bosquet
Se tapissent des richesses inconnues
Tu t'en vas débusquer le vrai
Dévoiler le beau
Et t'imprégner de plus près
Du vent du large et de ses embruns
Qui laissent pressentir des mondes plus lointains
Tu t'en vas aussi
Gravir lourdement des chemins obscurcis
Griffer de tes ongles meurtris
Des portes obstinément closes
Te retrouver parfois nez à nez
Avec un réel faisandé
Souvent seule, le coeur vidé
Lasse d'affronter l'incertitude,
Pleurant sur l'inanité de tes efforts
Et te demandant certains soirs
Si cela en valait la peine
De tant sacrifier
Pour récolter si peu.


***

Et ceux qui t'aiment
Te verront partir
L'air serein mais le coeur gros
Déchirés entre la fierté et la peur
L'espoir et l'inquiétude
Sachant très bien
Qu'ils ne pourront pas toujours te suivre
Dans les méandres de tes aventures
Que bientôt ils te verront aller
De loin,
Comme une ombre s'amenuisant à l'horizon
Ils applaudiront chacune de tes victoires
Recueilleront dans leurs mains ouvertes
Tes larmes de fatigue et de déception
Quand ils te verront
Flirter de trop près avec le danger
Ils frissonneront comme sous le vent glacial
Échapperont parfois des gémissements de peur
En espérant que tu saches
Que ce ne sont là que des cris d'amour
Mais jamais ils ne t'arrêteront
Jamais ne te diront-ils
"Reviens d'où tu es partie
Et où tu étais si bien,
Près de nous "
Car farouchement ils respecteront et défendront
À l'encontre même de leur propre souffrance
Ta liberté !

****

Et toi, sur tes chemins
Tu t'en iras
Et chaque jour, un peu plus
Au hasard des sentiers explorés
À travers la fierté de tes succès
Et plus encore, les douloureuses meurtrissures
De tes échecs,
Dans la chaleur accueillante
D'un sourire ami
Comme dans le rictus du méchant et du mesquin
Tu découvriras
Ta plus belle richesse
La vérité profonde de ton être
Sur ton chemin, tu t'en iras
T'arrêtant à peine pour refaire
Ton plein de tendresse
Sûre de tout l'amour qui palpite derrière toi
Tu t'en iras
Cueillir le vrai, humer le beau
Frôler parfois d'inquiétantes falaises
En repoussant toujours plus loin
Les limites de tes rêves
En pourchassant toujours le seul gibier
Qui puisse te garantir
Que tu iras jusqu'au bout de toi-même,
L'inaccessible !

 

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Fascicule IV

La Grandeur

 

 

 

 

Sommaire

 

1.    Introduction

 

    2. La Grandeur (poème)

 

 

Introduction

 

 

 

Mai 2006

 

Bonjour, très chère maman. Il me semble que cela fait longtemps que je ne t’ai pas écrit. Quatre ans au moins, je crois. Pourquoi? Peut-être une sorte de lassitude après les choses bien sérieuses dont je t’ai entretenue dans le troisième fascicule. Il faut dire aussi qu’entre temps j’ai écrit bien d’autres choses que très certainement tu as lues et appréciées, même si elles ne t’étaient pas adressées directement.  Mais voilà qu’on remet ça. Et de façon plus reposante. Cette fois-ci, je vais te causer musique. Et pas n’importe laquelle ! La grande musique classique. Celle de Couperin, Mozart, Wagner et autres Jean-Sébastien Bach !

 Depuis ma plus tendre enfance que je la fréquente, que je m’en repais, qu’elle fait partie de ma nourriture quotidienne, il était temps que j’en parle. Rassure-toi, je n’ai pas l’intention de te raconter la vie de qui que ce soit (peut-être un peu tout de même). Je vais plutôt essayer de rejoindre l’essentiel (comme toujours). Et de t’exposer ce qui constitue à mon avis l’idée directrice, le noyau organisationnel de la majeure partie de cette merveilleuse histoire de la musique classique.

 As-tu déjà entendu parler de la structure ternaire en musique ? Sûrement pas. J’ai cru longtemps que c’était moi qui en avais identifié le concept et inventé le terme. Mon fils, qui est pianiste et qui a fait des études en musicologie, s’est chargé de m’enlever mes illusions. Il s’agit-là en fait d’une notion fondamentale dans l’évolution de la musique classique, du moins telle qu’elle s’est déroulée dans le monde occidental.

Je vais essayer de t’expliquer en quoi ça consiste. Tu connais bien la chanson enfantine : Ah ! Vous dirais-je, maman. Tout le monde connaît ça. Mais, essayons de voir de plus près en quoi consiste sa structure interne, sur le plan musical. On y découvre une première phrase. Puis une seconde  , divisée en deux parties : l’air initial est d’abord un peu tourné à l’envers , comme une sorte de petit développement, à effet de contraste, puis est repris comme il était à la première phrase . C’est ça, ce que j’appelle la structure ternaire, dans son essence même. Ses origines sont lointaines. La grande majorité des danses du Moyen Âge sont construites sur ce modèle, en plus élaboré, bien sûr. Elle existait peut-être même avant, mais je ne suis pas assez ferré en histoire de la musique pour l’affirmer. Et, après tout, que sait-on vraiment de la musique grecque ou égyptienne au néolithique ?

Toujours est-il que très vite les compositeurs ont découvert tous les sentiers que cet univers triadique pouvait leur ouvrir et ils s’y sont engouffrés. A un moment où la musique se dotait petit à petit d’une rhétorique destinée à créer des impressions diverses chez ses auditeurs, les ensembles contrastants tels : affirmation -questionnement - réaffirmation, calme – tempête - apaisement, bonheur – tristesse - bonheur retrouvé (j’arrête là, il y a des nuées de combinaisons), ne pouvaient que séduire les créateurs et leurs auditeurs.

 Les choses ont vite évolué. Déjà au Moyen Âge, on a pris l’habitude de faire alterner les pièces musicales elles-mêmes, en donnant à celle du milieu une coloration différente de celle des deux autres qui l’encadrent. Par  exemple , un menuet , construit de deux phrases (chacune est répétée , mais cela est un détail) , est suivi d’un autre menuet (souvent appelé trio , pour des raisons techniques) , qui lui-même précède le retour du premier menuet (cette fois , les phrases ne sont pas répétées , mais cela est un autre détail ).

 Petite précision : mon fils (encore lui) prétend qu’il s’agit-là d’une structure binaire et non ternaire. A-t-on mis au monde des enfants pour qu’ils s’amusent à nous contredire? Mais je suis mal placé pour me plaindre, j’ai fait la même chose à mon père quand j’étais jeune. Quoiqu’il en soit, je pense qu’on peut parler d’une combinaison des deux structures, et affirmer que la ternaire va finir par triompher.  

 C’est effectivement à l’époque classique qu’elle va s’imposer et occuper toute la place. Et là, on s’en est donné à cœur joie. D’abord dans la structure intime des pièces musicales. Certaines formes ont gardé presque sans modification l’héritage médiéval. La forme lied, par exemple, la plus simple, dite ABA : un thème A, joué deux fois, de part et d’autre d’un thème central B, d’allure contrastante. Le menuet non plus n’a pas changé (menuet - trio - menuet), même si Beethoven va le modifier quelque peu en lui substituant le scherzo. Mais c’est avec la forme sonate que l’explosion se produit. Avec son exposition bithématique, son développement central de plus en plus élaboré, voire démesuré, sa réexposition finale, elle va progressivement atteindre une ampleur considérable, au point de friser le délire, dans les derniers moments de l’époque romantique.

 Malgré toutes ces modifications et ces amplifications, la fidélité au modèle ternaire s’est maintenue, de façon quasi-générale. Il y a des exceptions, bien sûr. Le mouvement lent de la troisième sonate pour violoncelle et piano de Beethoven ne se compose que d’une seule phrase de dix-huit mesures, qui s’écoule comme l’eau de la source, sans structure aucune et qui, pourtant, atteint la quintessence même du sublime, comme si la musique cessait de recourir à des sophistications inutiles pour se contenter, tout simplement, d’être. Mais il faut du génie pour faire ces choses-là. N’est-ce pas d’ailleurs Beethoven qui écrivait cette phrase (en français, avec le dernier mot en allemand) : « Aucune règle n’est supérieure à Schöner (plus beau) ». Traduction personnelle : Si la musique est plus belle ainsi, c’est comme ça qu’il faut l’écrire, même si c’est contraire aux règles.

 La structure ternaire a également pris en main l’organisation des différentes parties, appelées mouvements, telles qu’on les trouve agencées à l’intérieur des principaux genres musicaux. Pour éviter les complications, je vais prendre l’exemple du concerto et de la symphonie. Dans le cas du concerto, c’est plus évident car il ne comporte que trois mouvements, ce qui permet une utilisation quasi automatique de l’alternance triadique. Mais on la retrouve aussi même dans la symphonie qui comporte en général quatre mouvements. En effet , le menuet (ou le scherzo) qui s’intercale , le plus souvent, entre le deuxième mouvement lent et le quatrième plus animé , ou parfois entre le premier et le troisième  , ne joue qu’un rôle de transition ou  même de tampon entre l’Intensité dramatique ou l’explosion lyrique de ses deux voisins . C’est donc entre les trois autres mouvements qu’il faut chercher les oppositions ou les rapprochements caractéristiques de la série triadique.

 Des exemples ? D’abord une pièce en trois mouvements, la très connue Sonate au Clair de Lune que Beethoven a écrite, semble-t-il, à la suite d’une de ses nombreuses déconvenues sentimentales, celle-là avec Giuletta Guicciardi. Frantz Liszt l’a ainsi caractérisée : une fleur entre deux abîmes ! On y retrouve en effet un premier mouvement très lent, d’une tristesse alanguie, qui frôle parfois les limites d’une profonde dépression, un deuxième, sorte de  délicieux petit rêve qui évoque tout le bonheur simple qui aurait pu exister, et un troisième, brutal retour à la réalité, qui exprime le désespoir jusqu’à l’exaspération. Du ternaire à son meilleur, et surtout, de la grande et très belle musique !

 Et maintenant, la Cinquième Symphonie, toujours de Beethoven. On dit souvent La Cinquième, tout simplement, comme s’il n’en existait qu’une seule dans toute l’histoire de la musique. Moi, je l’ai découverte, j’avais peut-être 13 ou 14 ans et j’ai été envahi par toute l’intensité du drame qui s’y vivait. J’ai pu l’écouter assez souvent, malgré la pénurie de disques et d’émissions radiophoniques dédiées à la musique classique à cette époque (on est à la fin des années 40). Mais mon ami Jerry a découvert au fond des valises de sa mère un album (en 78 tours, bien sûr !) de la Cinquième jouée par je ne sais plus quel orchestre sous la direction du grand Arturo Toscanini lui-même, que la chère maman avait rapporté d’un voyage en Italie. Et, comme elle s’était également munie d’un magnétophone  (les premiers modèles, en fil métallique), Jerry avait enregistré toute la Cinquième Symphonie, ce qui nous permettait de l’écouter sans les nombreuses interruptions qu’imposaient les disques en 78 tours . Et souvent, le samedi matin, j’appelais Jerry au téléphone et je lui demandais de me la jouer. Je l’écoutais, avec avidité, avec volupté, avec respect. Je peux d’ailleurs affirmer que je suis le seul individu qui, au début des années 50, écoutait la Cinquième Symphonie de Beethoven, au téléphone, le samedi matin («allô! Mr. Guinness, s’il vous plaît!»).

 En exergue de la partition, Beethoven aurait écrit : « Ainsi le Destin frappe à la porte ». En effet, au moment où il écrivait cette symphonie, Beethoven était déjà complètement sourd, frappé ainsi par un implacable destin dans l’outil sensoriel le plus important pour un musicien compositeur. Cette musique grandiose est l’histoire, si l’on peut dire, de la bataille titanesque qu’il a dû livrer contre ce cruel destin. C’est d’abord, dans le premier mouvement, rapide, l’attaque dévastatrice du destin et de la lutte inégale qui s’ensuit. Le deuxième est une sombre mélopée, plusieurs fois répétée, où l’on retrouve l’expression de sentiments divers, lancinants mais impuissants : la détresse, le doute, la révolte. Le troisième mouvement, le scherzo, joue à merveille le rôle transitionnel que j’évoquais tantôt et conduit sans interruption à la dernière partie. C’est une phase d’extrême tension, durant laquelle on va puiser au fond et autour de soi toutes les ressources dont on dispose pour se tirer de l’abîme et parvenir à la victoire finale, que chante de façon éclatante le dernier mouvement.

 On n’est plus là  dans la simple alternance de thèmes opposés visant à tenir l’auditeur en haleine. Ici on rentre de plain-pied dans une perspective philosophique et l’on retrouve une merveilleuse illustration de ce mouvement dialectique dont le philosophe allemand G. W. F. Hegel décrivait les principes de base : Une situation de départ ou thèse, suivie d’une réaction dite antithèse, et enfin la synthèse, résultat de la confrontation entre les deux premiers. Mécanisme du devenir, qui explique bien des phénomènes importants de l’évolution du monde physique et des êtres vivants. Ici donc, la musique atteint les sommets et rejoint la trame même de la dynamique de la Nature.

 Mais aussi, et surtout, cette musique est un hymne puissant à cette merveille que l’homme a découverte dès les premiers temps de son existence et qu’il a su exploiter au maximum durant son histoire : la GRANDEUR. Le dépassement, la réalisation de soi, envers et contre tout. Le destin nous attaque, nous défait malgré une lutte désespérée. On pleure, on doute, on se révolte. Enfin l’on fouille autour et au fond de soi et l’on déterre des outils, des armes, des ressources inconnues et l’on vainc ! C’est la grandeur de  bien  de personnages illustres. Celle de Beethoven qui tirera de son infortune elle-même la source de son œuvre future. Celle de Démosthène qui , affligé très jeune de troubles de l’articulation , s’est exercé à réciter des poèmes, des cailloux plein la bouche, sur une plage, devant des vagues rugissantes et est plus tard devenu l’un des plus grands orateurs de toute l’antiquité. Mais c’est aussi celle d’humbles personnes tout à fait anonymes, qui accomplissent en silence de minuscules exploits (je les appelle des petites grandeurs de tous les jours), totalement ignorés mais dignes de respect et d’admiration. C’est enfin la grandeur des peuples, qui,  broyés par d’intolérables cataclysmes, qu’ils soient naturels ou causés par l’effarante bêtise des hommes, reconstruisent leur existence, avec une inaltérable patience et un courage insurmontable.

 Je me suis toujours dit qu’un jour j’écrirais un immense poème sur l’idée, et l’air, de la Cinquième de Beethoven. C’est le genre de rêve qui s’infiltre en nous à l’aube de nos vingt ans, qui se tapit quelque part, en veilleuse, dans notre esprit, qui s’y tient coi toute notre vie, et qu’on essaie péniblement de réaliser, à 70 ans, alors que justement les cellules cérébrales et les fonctions intellectuelles entament leur lente et inexorable descente vers l’ultime déclin. Alors, on ramasse ce qui nous en reste et l’on fait ce que l’on peut, en espérant que le résultat ne sera pas trop ridicule. Immense défi, d’ailleurs, car suivre Monsieur Beethoven dans les élans de sa pensée et la puissance de ses développements mélodiques tient tout simplement du prodige. Tout ce que j’espère, c’est qu’un jour j’arriverai au bout de ce projet et que mes amis et lecteurs pourront s’installer, texte en main, disque en marche et jouir de cette belle musique en lisant les pauvres mots qui tentent de l’accompagner.